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Paris en radeau

vendredi 27 mars 2015, par Grosse Fatigue

La ville lumière brillait de mille feux hier soir. Des grands boulevards et du grand Rex, des étincelles incandescentes et des marques de vêtements, scintillaient les promesses du firmament commercial en néons rouges. Les gens en terrasse brûlaient leurs cigarettes comme si de rien n’était. Car rien n’était vraiment. Le boulevard de Strasbourg a retrouvé ses couleurs. Il y a dix ans, les rideaux étaient fermés, les trottoirs désert l’Allemagne de l’Est. Aujourd’hui, on nous y promet du sur-mesure en décoration et de l’exotisme innovant pour l’appétit. J’aimerais faire partie de ceux qui s’y baignent, attroupés autour d’un feu aérien et de lanternes magiques au gaz russe, dans le froid d’un soir de printemps pour lequel l’hiver n’est pas vraiment passé. Nous quittons l’automne pour aller directement vers l’été. Voilà Paris le lendemain de mon anniversaire, fin mars 2015. Je le vois dans le prisme de mon passé étudiant, et des illusions que j’y nourrissais. Enfant, je savais qu’en cette année d’aujourd’hui, nous aurions des voitures volantes, des bonheurs intemporels, des joies technologiques. Je n’imaginais pas aborder l’avant-cinquantaine victime d’un abandon amoureux, je n’imaginais pas avoir quatre enfants, perdre leur mère comme on perd un pari, comme on perd au loto : je n’imaginais pas que ce serait normal, et que les proches s’excuseraient en préambule de ne pas juger.

Surtout ne pas juger : voilà la différence entre la littérature et les bavardages.

En descendant le boulevard, en glissant vers la Seine, je revois les lucioles vertes près des rivières, à la fin des années soixante-dix. Une odeur de thé à la menthe suinte d’une fausse épicerie arabe. Les gens ont l’air heureux. La crise s’est exportée, comme les scories d’un volcan, loin du bitume du ventre de Paris. Il me semble qu’une brume grise descend des toits, mais n’est-ce pas là plus sûrement le fruit de l’âge et de mes yeux fatigués.

J’ai vu Pietragalla danser entre trois panneaux vidéo. Et j’ai trouvé ça beau. S’il existe des anges, je sais qu’elle en fait partie. J’écris cela dans ma maison vide, en écoutant Gainsbourg l’ancien, comme Pline l’ancien, car il y a eu un Gainsbourg jeune et un Gainsbourg vieux, le jeune étant plus mûr que le vieux, allez comprendre. J’en conclus comme d’autres que j’aime les grèves des radios publiques.

Angle de la rue Saint Denis et de la Rue Rivoli. Les pizzérias et les fortunes des bars sportifs les soirs de grands matchs. Un relent nauséabond remonte du sol humide et collant. Un enfant saute au-dessus d’une flaque. Il est presque minuit. Le voilà qui rejoint le radeau où se blottissent ses parents. Sur un grand matelas, et sous les couvertures, ils ont dérivé du Caucase ou des Carpates, à genoux ou à quatre pattes, dans la ville-lumière, celle des droits de qui l’on sait. Une grande crue de 1910 les a vu échouer - oui, échouer - ici-même. Et le père est hilare, téléphonant comme tout un chacun, téléphonant à quelqu’un d’autre, lui parlant de Paris comme on parle d’un pari, de son bonheur d’y être enfin, au milieu des supporters qui sortent lassés d’un match perdu. Personne ne les voit. Aurais-je un don du ciel, une sensibilité particulière ? Je me retourne et le père me sourit, déjà loin derrière, hier soir, hier soir.

Ce matin à Montparnasse, entre deux platanes, un hamac et un type dedans. La grande crue a déposé en ville des naufragés de partout, collés aux trottoirs et aux murs du métro, chantant dans les rames, ramant dans le courant des autres.

Nous autres.

Une revue du Massachusetts nous promet des objets connectés à n’en plus finir, au kiosque de la gare Montparnasse. Le piano a disparu. Je reprends le train, espérant dormir jusqu’à la mort, ou bien me laisser guider par le hasard, vers des destinations inconnues, à la dérive, vers d’autres horizons, avec des gens sous des réverbères, des printemps trop chauds, des embrassades, des slows avec de la guitare électrique et Klapisch filmant au ralenti techno-accoustique avant les tempêtes de sable.

Ou bien finir à Times Square New-York USA, à l’abri des tempêtes après la grande traversée, sur un matelas de l’armée du Salut, à chercher le mien et l’inspiration suffisante pour envisager les vingt ans qui viennent.