GROSSE FATIGUE cause toujours....

Accueil > Les grandes illusions > 120 km de pissenlits

120 km de pissenlits

lundi 16 avril 2012, par Grosse Fatigue

J’ai fait 120 kilomètres en vélo pour oublier Sarkozy et la France morte. Oublier la médiocrité du débat et me laisser aller provincial à contempler les arbres noueux dans les champs de colza déjà jaunes, du colza pour quoi faire, je me le demande bien.

120 kilomètres à regarder les pissenlits, les pâquerettes. Dix kilomètres à 46 kilomètres/heure derrière une benne à purin pour me reposer. De la paille et du purin mouchetés sur les lunettes. Le tracteur file à vive allure, il faut épandre, dans le cochon tout est bon. Il n’y a pas qu’en Bretagne que le cochon chie.

Tout cela n’a aucun intérêt et j’entends déjà Cécile me dire "Tu nous racontes ta vie là, hein ? ". Elle me disait souvent que raconter sa vie est sans intérêt, surtout si sa vie se résume à dix kilomètres en vélo derrière une benne à purin. Il y a quand même d’autres sujets.

Bien sûr.

Des fleurs, un printemps en lumière douce, des nuages noirs, gris, blancs, le contraste des averses, je devrais m’estimer heureux. A écouter Gregory Porter en pédalant sous les giclées du purin emporté par le vent.

"On s’en fout" me dit Cécile. "Tout le monde s’en fout".

Elle a raison.

Bien sûr.

Mais voilà : sur les milliers de pissenlits croisés, pas une abeille. Dans les arbres en fleurs, pas un bourdonnement. Vu de Paris, c’est sans importance.
Je précise : Cécile habite aujourd’hui à Paris.
Et mon jardin est vide. Pas un bourdon. Quelques mouches se réjouissent déjà : la merde, ça ne manquera jamais. Au-dessus des champs de colza, pas un nuage d’insecte. Rien jusqu’à Tchernobyl.

Je vois déjà les financiers se réjouir et parier sur le cours du miel. Pariez, pariez donc ! Le miel va coûter très cher. Il va falloir inventer une machine à faire du miel, comme on en invente tant à faire du blé. Un hedge fund spécialisé dans le miel. Fabuleux.

Le purin coule sur mon clavier. La douche attendra. J’en ai sous les doigts. Dans les yeux, dans la bouche. Les mouches y font leur miel, elles pondent allègrement. Je sens déjà les asticots nettoyer les plaies. Le purin, ça coûte combien ?

Au loin dans les champs, ces connards d’agriculteurs déversent des milliers de litres d’insecticides alors qu’il n’y a plus rien à tuer. Tout est mort les gars. Vous-mêmes, de l’intérieur, regardez vos taux de cancer, vos taux de fertilité, regardez vos taux, puisque vous aimez les taux. Tout est mort et François Hollande n’en a rien à foutre.

Mais ça n’a aucune importance : les semenciers vendent des graines stériles. Les fleurs n’ont pas besoin de pollen, le vent suffira bien.

Il faudrait que le vent tourne et que je prenne une douche. Il faudrait tant de choses.