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Clodo et Clodette : acte III

jeudi 14 janvier 2016, par Grosse Fatigue

Je l’ai vue dans le bus avant de monter dans le train, je suis descendu du bus elle m’a souri, ce qui m’a tout de suite alerté sur le danger qu’elle représentait pour les types normaux. Elle portait un téléphone portable et des fringues normales, aussi normales que tout ce qui se recycle chez Emmaüs mais elle parlait fort et j’allais oublier : on reconnaît les prolos et leur ascendance perdue à la qualité de leurs dents, je veux dire la mauvaise qualité de leurs chicots pourris. Elle était propre sur elle, autant qu’on peut l’être, mais quand même : elle portait beaucoup d’éléments en laine blanche, et cette laine était blanche donc propre, sinon, elle aurait été d’une couleur plus indéterminée. Elle m’a un peu fait penser à ma sœur si ma sœur avait été à la rue. Je viens de la voir descendre du train avec son copain. Ils ont passé une heure à s’engueuler, sans compter le retard du train vu qu’elle a obligé la contrôleuse à bloquer le départ parce que Jojo son copain le clodo était en retard.

Puis ils se sont engueulés. Mais pas comme des alcooliques, non, et ça en dit long ! Ils se sont engueulés en parlant plutôt bien. Me prends pas pour un imbécile, voilà ce qu’il lui a dit cent fois, il n’y a guère qu’elle pour se mettre à gueuler fort putain tu comprends rien tu me fais chier ! Mais pas grand-chose de plus.

Il s’est levé et est allé s’asseoir seul trois rangs plus loin, en lui tournant le dos, ce qui la faisait pester mais pas grand-chose de plus.

Non : pas grand-chose de plus.

Dans ma tête, je me disais : quel chance de ne plus être en couple.

Qui a bien pu inventer l’idée du couple ? Je me le demande. Après tout, pour l’amitié, il y a les amis. Pour le cul : les putes. Que reste-t-il de nos amours dans ces conditions pathétiques ? Rien.

Je tourne mal. Je m’habitue au grand livide. Quand je n’ai pas les enfants, le soir, je vais au cinéma. Parfois même, je ne mange pas. Si des amis m’appellent, c’est pour le week-end. J’aimerais plaire aux filles, mais les filles de mon âge attendent la ménopause en rêvant d’un nouveau sac à main. Non, franchement, l’invention du célibat, c’est formidable. Je préfèrerais le passer dans la fraîcheur permanente de la compagnie de mes enfants. Mais bon.

REVIENS T’ASSEOIR ICI PUTAIN TU FAIS CHIER !

Clodette me sort de ma torpeur. Elle est trop jeune pour avoir dansé sur Claude François. Elle a peut-être dix ans de moins que moi. Il faut que je me méfie. La route de la déchéance est à deux pas. Je survole en train un potager sous-marin, j’aime l’idée des inondations : la nature reprend son cours, les viaducs ont du bon.

Les clodos aussi. Leur exaspération montre à grands frais et le trait épais ce que sont nos réalités de couples. Juste des attentes ratées, des projections qui ne font qu’attendre, des espoirs déchus, des obligations morales, des enfants perdus. Si j’avais su, j’aurais fait pirate des Caraïbes. Je dis ça parce que son Jojo, il est tellement difforme, qu’il aurait pu jouer sans déguisement. Et ça, c’est quelque chose.