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Co-voiturage

lundi 16 juin 2014, par Grosse Fatigue

L’intérêt des grèves SNCF est de faire des rencontres. Il n’y en a hélas pas d’autres. A part emmerder le monde entier pour des raisons obscures, voire inexistantes, les grèves SNCF ne servent à rien.

Si ce n’est à rencontrer, en co-voiturage, la belle jeunesse de notre doux pays. Et de me rappeler à nouveau que je suis un sacré vieux con, qui s’assume. J’avoue la déformation pessimiste de la perspective du co-voiturage. Il y a, d’un seul coup, une telle amplitude sociale, c’est déroutant. L’autre jour, j’ai rencontré Z., qui sentait le shit à cinquante mètres, ce qui n’eut pas l’air d’affoler mon vieux pote de lycée m’accompagnant jusqu’à l’aire du départ, lui-même ayant beaucoup reniflé de ces choses-là, ce qui le fit instituteur et rien d’autre, une grande preuve de courage en tout cas. Z. m’a raconté sa vie et surtout, ses principes et valeurs, sa connaissance des complots judéo-maçonniques, son soutien de la cause palestinienne (avait-elle besoin d’un tel supporter ?), le rôle du thème astral dans nos perspectives d’emploi, sa licence d’histoire obtenue après cinq ans d’efforts et tant d’anecdotes sur le vrai mode de vie des rastas. N’étant pas matérialiste, je n’ai pas jugé utile de désinfecter la voiture après son départ, ce que me reprochent encore mes enfants.

Pendant la grève, j’ai dû, à nouveau, trimballer des hordes de notre avenir français. Trois chômistes sans vergogne, profitant de l’invention d’internet pour voyager pas cher. En cela, je les envie : auto-stoppeur, je me souviens encore d’un homosexuel d’extrême-droite entre Toulon et Orange (ça ne s’invente pas), me racontant ses déboires avec des auto-stoppeurs arabes lui ayant proposé des choses inimaginables. Hum. Là, au moins, comme le dit Cindy, c’est pas risqué : tout est sur internet, hein, y’a des preuves ! Des comptes bancaires ! Cindy : y’a même un témoignage direct ici-même ! C’est dire !

Cindy ressemble à Sylvie Vartan jeune après un lifting raté, plus ou moins raccommodée par deux piercing lui tenant les paupières ouvertes. Elle est très intéressante : elle possède aussi de nombreuses croyances, du style "On nous cache tout, on nous dit rien". Elle croit à la viabilité du moteur à eau, et pas du tout aux lois de la thermodynamique. Elle sait qu’elle ouvrira un jour son entreprise dans le domaine des ongles. Je lui souhaite bonne chance. Elle ne croit pas en dieu et avoue son incompréhension face aux croyants. J’en suis ravi. Elle débite alors ses croyances à elle, encore plus effrayantes. Les deux autres chômistes envoient des SMS et me posent des questions sans écouter mes réponses de professeur clairvoyant et magnanime : ils se parlent. Lui est maçon sans permis, elle est tout permis. Ils ont un avenir composé de petites piaules chez des copains de galères, de jeux vidéos et de séries télé, ces dernières composant, semble-t-il, un univers précieux. Elles dessinent les contours de leur monde en leur expliquant le nôtre - enfin bon, l’autre, le vrai - ce monde étrange où personne ne leur a expliqué l’intérêt de l’école.

Je sors de mes expériences de covoiturage optimiste : le monde de demain sera celui du covoiturage. Et si les dialogues sont des dialogues de sourds, ils sont bien plus encourageants que les regards que l’on ne se porte plus dans les trains : il y a du boulot.

Façon de parler.