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La famille modèle

mercredi 16 septembre 2015, par Grosse Fatigue

Ce soir je rentre très tard les mômes sont au lit la grande est malade mais la baby-sitter est là. Elle est bien.

Elle fait psycho, je ne le conseillerais pas à ma fille si l’on peut encore conseiller les filles, mais elle le fait sérieusement, et je l’aime bien.

On parle des enfants, de la tristesse. Oui bon ça va la tristesse, il existe des optimistes !

Je n’en fais pas partie.

Et puis Lucille la baby-sitter me dit que oui, je n’ai pas compris, quand vous m’avez annoncé qu’elle partait, euh, j’ai cru que c’était une blague. Vous étiez la famille modèle. Vous aviez tout et les enfants étaient heureux, vous aviez l’air de vous entendre bien, et la musique, tout ça !
Alors je lui raconte la fin de la famille modèle de mon meilleur ami, celle que je voulais avoir quand, en quatrième, il me présenta ses parents. C’était formidable. Leur père leur parlait. Leur mère leur parlait. Ils échangeaient des choses. A un seul moment j’ai vu leur père en colère parce que l’on jouait aux échecs pendant leur déménagement. Sinon, je les trouvais curieux et cultivés, et de gauche, et intellectuels. Je voulais une famille comme ça, avec des enfants heureux, des arbres et des cabanes dedans, de l’imaginaire et beaucoup de musique. Le contraire de ma famille, des bains de pieds au gros sel de mon père, endormi et assommé midi et soir par le turbin, son silence pesant ou ses engueulades au mieux, ma mère et ses fadaises, mes frères et sœurs et leurs fuites précoces. Je voyais là des parents, des vrais, qui élevaient leurs enfants !

C’était bien.

Et ils me parlaient. Des adultes me parlaient intelligemment. Je suis même allé en vacances avec eux. Et pas qu’une fois ! Et le dimanche je passais vers onze heures parce que mon meilleur ami n’était pas du matin. Je garais ma mobylette dans la cour et j’étais content qu’ils me gardent à manger. Je n’avais pas conscience de m’imposer. C’était la générosité. Son père m’a prêté son labo photo des dizaines de fois. Il m’a donné des conseils. Il y faisait chaud en hiver, à cause de la chaudière. Ah c’était bien. Des gens comme ça, c’est bien d’en connaître.

Et puis lui s’est suicidé. Et elle aussi quelques années plus tard. Et c’était vraiment moche. Un truc moche. Un truc moche. Tout a disparu. La maison, les souvenirs, tout. Moche.

Alors devant la baby-sitter, je me suis mis à pleurer comme un con. "Pas mieux". Comme à dix-neuf heures devant les Chiffres et les Lettres quand j’étais môme. Je n’ai pas fait mieux. Mais vraiment pas mieux. Tout était là, les enfants surtout, parce que j’aime bien l’enfance, un défaut qui ne passe pas. Mais pas mieux. Tout écroulé, et en route pour la laideur, le juge, les trucs juridiques, l’horreur.

Il n’y a pas de famille modèle. Il n’y a pas d’amour heureux. Il faut prévenir les autres. Il faut les prévenir même si ça ne sert à rien.

La baby-sitter m’a donné un kleenex™. Elle pourrait être ma fille. Il n’y a pas d’âge pour réconforter les gens.