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Gros sur la patate

mardi 8 septembre 2015, par Grosse Fatigue

Hier soir j’ai gardé la fille d’une amie. Ça fait beaucoup. Mes enfants sont loin chez leur mère. Moi, je garde la petite fille d’une autre.

C’est une petite fille malaimée alors mal-aimante. C’est déjà dur d’aimer ses enfants. Alors les enfants des autres...

Elle m’a dit la même phrase énervante pendant dix minutes en détruisant volontairement le moelleux au chocolat que je lui avait offert. Puis elle a fait des tas de caprices. Bref : elle est infecte.

Je l’ai punie. Va dans ta chambre lui ai-je dit. Va dans ta chambre ! Tu reviendras quand tu ne seras plus punie.

Un beau moelleux tout détruit, ruiné. Elle le mangeait en tenant mal sa fourchette, en bavant, en laissant tomber des miettes. Rien que pour m’embêter. C’est qu’elle a besoin qu’on la remarque : ses parents sont divorcés.

Une fois calmée, je lui ai lu l’histoire du soir. Elle en a réclamé un peu plus. Et puis il fallait que je laisse une lumière allumée. J’ai pris ma grosse voix et j’ai dit : "Pas besoin, je suis là".

Plus tard, soudainement, comme un abysse, j’ai regardé ma vie merdique. Ce n’est pas ma fille même si ça s’est arrangé. Ce n’est pas ma maison, ce n’est pas ma vie. Donc moi, j’ai pensé à mes enfants. Il était pile 20h28. J’ai appelé leur mère. Je lui ai dit : "Je voudrais faire une bise aux petits".

Elle m’a dit : "Ils sont couchés".

Il était 20h29. Je savais qu’ils ne dormaient pas.

J’ai dit : "Juste une minute."

Elle a répondu : "Ils sont fatigués."

Ce qui me distingue d’elle, c’est que je considère les gens. Quand elle me demande si elle peut passer les voir, je dis toujours oui. Si elle peut les emmener faire du vélo quand elle part courir, je dis oui. Juste leur apporter quelque chose, je ne dis pas non. J’ai de la considération pour la mère de mes enfants. Je n’ai pas envie de lui faire de peine.

Hier soir, j’ai raccroché, un gros sanglot d’enfant dans la gorge, mais c’était ma gorge et ce n’est pas normal à mon âge de vivre ça. Je veux dire : ça n’est pas agréable, ça n’est pas bien. La vie est trop courte pour quémander la voix de ses propres enfants, même une minute.

Moi, je ne ferais pas ça.

Ça fait beaucoup.

En discutant avec une collègue ce matin, j’ai appris qu’il fallait être prêt. Elle m’a dit que ça faisait douze ans qu’elle était séparée du père de sa fille, et que depuis douze ans, la merde coulait à flot, dans un caniveau sordide, celui des amours perdues, dont la source reste inconnue mais n’est jamais tarrie. Enfin, elle ne me l’a pas dit d’une manière aussi poétiquement scatologique. Elle m’a juste dit : "Ça va durer la merde crois-moi". C’est comme ça qu’elle parle.

Moi, j’aimerais bien retourner dans le temps. Mais je ne sais pas trop quand. Peut-être il y a deux ans, avant que leur mère ne me quitte, pour la prévenir de l’éventualité du caniveau bien merdique. Ou plus loin encore, quand les enfants étaient bien et qu’ils dormaient la nuit, que je n’avais pas à me préoccuper de leur présence parce qu’ils étaient là.

Ou encore plus loin, quand elle s’est approchée de moi et qu’elle m’a embrassé et que ça m’a surpris.

Ou bien éviter tout cela et partir voyager, sans retour, juste au hasard, il y a longtemps.

J’en avais gros sur la patate.