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Co-voiturage

mardi 18 août 2015, par Grosse Fatigue

De retour dans mon potager abandonné, j’ai eu la surprise de découvrir au milieu des herbes folles des araignées jaunes et noires et sublimes, et des sauterelles suicidaires à sauter dans les toiles comme le trampoline des enfants en arrière-plan. Il faisait chaud et humide, j’ai décidé d’y travailler un peu, de mettre de l’ordre, de tailler tout cela, de me reprendre, comme on se rase après un naufrage, en quelque sorte. Il y avait du pourpier, je m’en suis fait une salade au miel, il paraît que c’est bon pour la santé, c’était bon tout court. Les enfants ont aimé mes trois tomates et mon basilic artificiel.
J’ai repensé aux gens que j’ai trimballés d’ouest en est et du sud au nord, de ces gens différents qui m’ont empêché de dormir sur l’autoroute des vacances, bien que celle-ci soit loin de la route de 1972, quand mon père, dans sa DS, nous ramenait vers le nord en écoutant Michel Fugain. A l’époque, j’ignorais qu’il existait des autoroutes je crois. J’ai trimballé la France entière, ou du moins comme un précipité de France d’aujourd’hui, et ça m’a fait plaisir, car c’était au sens chimique et pas du tout au sens du précipice et encore moins de celui des gens pressés. Une fille un peu noire s’est confiée en fin de voyage, m’a raconté la laideur de sa vie en montant à l’avant, je lui ai dit que tout irait bien une fois le bac en poche, que l’avenir était radieux si l’on savait sourire, qu’il ne fallait pas qu’elle retrouve son Jules dans une cité pourrie pour qu’il lui fasse un môme dans deux ans et qu’elle croupisse à vie dans une HLM. Elle m’a remercié de remplacer cinq minutes son père disparu en Afrique je ne sais où, je lui ai dit qu’elle aurait pu être ma fille et ça m’a fait de la peine en traversant la ville d’Orange, qui n’avait rien des années soixante-dix. J’y ai cherché des relents de Nationale 7, de vieux motels et de stations-services avec décoration moderne. Mais il n’y avait rien. J’ai vu le Ventoux comme l’année dernière, je l’ai grimpé comme l’année dernière, il y faisait moins froid et c’était bien.

Puis j’ai discuté avec un agrégé de mathématiques sur les logiques du social et le dilemme Bourdieu/Boudon. Nous n’avons pas parlé de géométrie mais nous nous sommes compris quand j’ai parlé du soleil qui déformait la ligne droite de la terre car c’est ainsi qu’il faut comprendre notre périple chaque année. Nous ne faisons pas le tour du soleil : c’est lui qui courbe l’espace. J’aimerais moi aussi courber l’espace-temps, retrouver l’espace d’un instant mon frère pas encore mort en 72 dans la DS de mon père, quand il essayait de m’apprendre à nager dans l’eau encore potable d’une rivière vers Perpignan. Le matheux nous a quitté vers Clermont-Ferrand et c’est un grand Noir silencieux qui l’a remplacé. Un autre Noir bavard m’avait emballé quand nous nous sommes croisés en parlant musique, dans mon monospace sans enfant. Il était en retard, à l’heure africaine comme on dit, et se disait musicien, Peul et pas griot. Le programme m’allait bien et je n’ai pas vu le temps passer. Mais le grand Noir à ma droite s’est réveillé sur Snarky Puppy (Familly Dinner Volume 1), en me demandant si je parlais anglais. Après l’affirmative, il me demanda, dans cette langue, si j’étais chrétien. J’ai vite compris que les paroles de la chanteuse lui avait inspiré cette étrange corrélation et il me promit de prier pour mon âme et celle de toute ma famille tant Jésus m’aimait malgré tout. Je ne lui en ai pas voulu du tout. Il me raconta aussi qu’il aimait la France par-dessus tout, parce qu’on y était libre et que les gens étaient beaux, que l’hypocrisie y était plus rare qu’ailleurs et que, contrairement au Nigéria son pays d’origine, on ne risquait pas - étranger - de se faire kidnapper pour quelques milliers de dollars en flânant le long des routes. Je me suis mis à aimer la France tout autant que lui en regardant la fille qui dormait derrière dans le rétroviseur, avec son paquetage comme oreiller.

Après tout, nous étions bien.

Nous nous sommes tous promis de rester en contact, à l’américaine, promesses en l’air, promesses poétiques, mais le moment en valait la peine. Pour un instant seulement, c’était très bien l’humanité.