GROSSE FATIGUE cause toujours....

Accueil > Chroniques potagères > Je n’aurais jamais cru

Je n’aurais jamais cru

jeudi 24 mars 2016, par Grosse Fatigue

Aznavour tient en une quinzaine de chansons. C’est déjà beaucoup. Ce soir, en rentrant, je sais que les mômes ont préparé des cadeaux de mômes, les cadeaux si précieux en ces temps de manque d’amour, avec des fresques de papier, des petits mots découpés, des embrassades tous ensemble, dans la cuisine nous cinq. On ajoutera sans doute au menu la chatte folle qui nous réveille la nuit et les cherche une semaine sur deux, les bébés cochons d’Inde parce que j’assume mon côté péquenaud, et peut-être je ne sais pas qui d’autre. On fêtera ça ce soir, parce que demain, je les dépose chez leur mère.

Je n’aurais jamais cru qu’un jour j’aurais à déposer mes enfants chez leur mère un vendredi soir sur deux.
Ni que des types tireraient à la Kalachnikov dans un concert parisien.
Ni que les tours à New-York disparaîtraient du paysage.
Ni que, d’un train de campagne, je pourrais discuter en direct avec une amie vivant là-bas. Une amie qui me raconte à quel point elle tombe amoureuse d’un collègue qui n’a rien de terrible, si ce n’est le fait de s’intéresser à elle.
Je n’aurais jamais cru perdre mes meilleurs amis pour les retrouver plus tard, une fois qu’elle m’aurait quitté. Pas plus que d’être fâché avec le frère qui me restait et qui l’a reçue à bras ouverts alors qu’elle avait réclamé la garde complète de nos enfants, ses neveux et nièces à lui.

Je n’aurais pas imaginé que Philippe mourrait sur un canapé un samedi après-midi. Ou que Patrick aurait un cancer sans le dire à personne. Je n’imaginais pas Damien avoir des problèmes avec la mère de ses enfants. Et je n’aurais pas cru rester si longtemps dans le même bureau. Qui m’aurait dit que je ferais du sport un jour ? Et que je discuterai finalement assez souvent avec un Irlandais partageant mon amour de la photo mais pas son amour du pape et son opposition farouche à l’avortement ? Et qui m’aurait dit qu’un jour j’allais voter Chirac ? Jamais plus.

Je n’aurais pas cru que des filles de l’est - mais lequel ? - me diraient chaque jour sur un ordinateur dans une boîte à lettres parfaitement virtuelle à quel pont elles me trouvaient beau et tellement elles voulaient moi pour vivre avec c’est bon connecte-toi...

Je n’imaginais pas avoir quatre enfants. Encore moins avec une femme qui ne m’aimait pas. Et encore moins avoir au milieu d’eux l’aîné atteint d’une tumeur du cerveau un jour. On n’imagine rien quand on commence à vivre. On imagine les étoiles et les héros, les bagarres et le foot, la cour de récré et les copains. Mais la suite des épisodes est inimaginable. Je n’aurais pas cru habiter ici. Et encore moins ailleurs.

J’ai demandé à un vieux chef cuistot à quel âge il a commencé à en baver sur le vélo. Il m’a dit soixante ans.

Je n’imagine pas les dix ans qui me restent à vivre vaguement en forme. Je n’avais pas imaginé les rayons que Fred se prend chaque jour à Paris. Ni le suicide de Florence, ni la folie qui l’a précédée. Je n’aurais pas cru qu’un type battrait l’une de mes collèges devant sa fille, ni que l’ex-mari d’une autre serait allé jusqu’à renier la sienne, cette nana de vingt ans qui porte dans les yeux ce père dégueulasse, comme d’autres portent leurs croix. Je n’aurais pas cru qu’un grand bourgeois ridicule viendrait dans mon lit et s’en vanterait par écrit. Ni que ce même quidam serait l’ex-mari de notre meilleure amie, grande bourgeoise elle aussi, mais avec la maladresse. Qui m’aurait dit qu’un jour mes ex-voisins iraient jusqu’à dire du mal de moi par écrit pour soutenir la mère de mes enfants qui n’en avait pas besoin ?

Et ceux qui n’eurent pas d’enfants. Ou ceux qui les ont perdus. Ou le départ soudain pour quelque part de quelqu’un que l’on ne connaît plus ?

Dix ans encore à vivre ces choses étranges, loin des certitudes mais proche de la faille, ce mouvement tellurique qui change les choses et qui fait de la vie ce qu’elle est.

Des banalités.