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Nostalgie et café viennois

vendredi 30 janvier 2015, par Grosse Fatigue

J’allais dans les années quatre-vingt boire des chocolats viennois dans le café viennois de la rue de l’Ecole de Médecine. J’y suis aujourd’hui, poussé non par la nostalgie, mais comme par une uchronie personnelle, une pulsation à la Philipp K. Dick qui me permettrait de revivre l’avant, et de, peut-être, faire d’autres choix. Nous fréquentions le lieu avec mon meilleur ami après être passés chez Gibert ou dans des librairies du temps où les livres étaient les seules portes ouvertes sur d’autres réalités. Pour ma part, j’avoue j’ai honte, j’étais un peu obligé d’en laisser sous le manteau, et je me surprends aujourd’hui à n’avoir jamais été pris en flagrant délit. J’étais un bon voleur dans la dèche, alors je me prenais pour Orwell qui y fût aussi. Ou bien peut-être que les libraires laissaient faire, car un voleur de livre est pardonnable, pas du genre à voler un bœuf par la suite.

Face à moi aujourd’hui, un type hirsute ouvre un livre de chez Gallimard me semble-t-il, avant de commander ce que l’on commande ici, des biscuits cannelle, pistache, crème chantilly. Des clients anglophones n’y comprennent rien et la fille de la table d’à-côté révise ses cours de médecine. Le type hirsute n’a pas l’air assez normal, sans doute un normalien, il y en a dans le coin. L’étudiante écrit sur des fiches bristol, ce qui me fait penser à l’industrie anglaise des années quarante, à cause des marques d’avions de guerre que je collectionnais en maquettes décorant l’immense ciel de guerre de ma chambre d’enfant.

C’est dans ce café que j’ai vécu l’une de mes plus belles histoires d’amour. Elle ne dura que quelques instants, peut-être moins de cinq minutes. J’attendais l’ami en question, elle attendait une amie, en questions aussi, allez savoir. Nos regards se croisèrent. Autrefois, les regards se croisaient et l’on regardait les paysages dans les trains et les automobiles. Nous n’avions pas peur. C’était dans la pièce du fond, la pièce carrée, la plus intime, la plus minuscule de la viennoiserie. Ni son amie ni le mien n’arrivaient, il est des retards prometteurs, et Paris était une fête, non pour la ville elle-même, mais pour ce qu’elle représente quand on y vit l’enthousiasme des périodes sans lendemain : la jeunesse en somme.

Au bout d’un certain temps, elle me dit que son amie ne viendrait sans doute pas. C’était comme une promesse, nous étions peut-être au printemps, et nous avions alors une chance d’aller nous promener au Parc du Luxembourg juste le premier jour du premier amour. Je répondis qu’il ne venait pas non plus. J’essayais de sourire, j’esquissais. Se promener avec une inconnue dans le Parc du Luxembourg par hasard.

Le type hirsute a acheté beaucoup de livre dont il parcourt les quatrièmes de couvertures. De la philosophie, Hegel. Ce type n’a sans doute pas mon genre de problème, il est peut-être célibataire et plein d’espoir. Il se verse de l’eau le regard dans le vide, puisant dans son sac un autre livre qui semble le satisfaire aussi. Ma vue me trahissant (mais qui ne me trahit pas aujourd’hui ?), je ne peux en lire ni le titre ni l’auteur.

Je revois cette fille blonde qui me souriait, dans le temps suspendu des amours trapézistes. Nous étions à deux doigts d’oublier les amis perdus en route, il me semble. J’étais comme en apesanteur. Celle-ci n’est pas réservée aux cosmonautes, c’est aussi l’instant d’avant, ce moment sans certitude où les yeux semblent voir plus loin que la pièce carrée qui nous servait de décor.

A ma gauche, une femme plus âgée lit de loin un livre épais aux pages gondolées. C’est peut-être elle. Je serais incapable de la reconnaître.

L’étudiante en médecine envoie des textos, n’a aucune inquiétude. Une trousse est posée devant elle, ce qui me semble incongru, inutile, d’un autre temps. Je suis moi-même connecté au monde entier par smartphone interposé, ce qui m’empêche de rêver pour de bon, surtout en période d’insomnie, ce qui est mon cas.

Aujourd’hui la femme de ma vie en aime un autre, et cette fille d’autrefois m’a dit, quand son amie est finalement arrivée - ou peut-être était-ce mon ami qui est arrivé - cette fille d’autrefois m’a juste dit "Bon, ben, tant pis." Il n’y avait à l’époque rien d’autre à faire que de la regarder partir, je crois qu’elle s’est retournée en souriant tout en plissant les lèvres comme on abandonne une promesse à peine esquissée.

Il faudra bientôt que je fasse la même chose avec la mère de mes enfants, à moins d’un miracle, d’une uchronie, d’un réveil brutal, d’un espoir incarné. Je ne sais plus rien faire qu’écrire, rien d’autre ne m’est permis. Les uchronies sont littéraires. La vraie vie a une fin, ce qui est regrettable.