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Nos corps

lundi 5 janvier 2015, par Grosse Fatigue

Nos cadavres gisent dans le lit habituel, ce vieux lit d’hôpital chiné autrefois dans des puces quelque part. J’aimais l’idée des barreaux car on peut s’y cramponner quand les corps se nouent.

Près d’elle, je lis. J’ai la chance de lire un bon livre et je pense à Stendhal et aux chagrins d’amour. Oui, la littérature efface efficacement l’amour quelques instants. Encore faut-il que le livre vous prenne, vous éloigne de vous-même et des autres. Il doit parler d’autre chose. Le mien parle d’Indiens, de guerres, d’arcs, de Mexicains. C’est idéal pour partir. D’autres choisiront la drogue, les psychotropes, la picole. Ce n’est pas mon cas, pas encore, il s’agit tout de même de conserver mon cadavre en bon état, pour le donner à la science un jour, en espérant qu’on y trouve cette âme tant espérée, même si telle n’est pas la quête.

Elle lit aussi. Elle ne parle pas. Elle parle si peu. Je suis si étouffant. Mélangez une pierre et un haut-parleur, vous aurez notre paysage. Je me tais. J’écris ici, j’écris partout. J’efface le temps qui passe en écrivant. Je suis enfin adulte. Je me souviens des perles de Jean-Charles, l’un des premiers livres que j’ai lu puisqu’on ne lisait pas. L’un de ses cancres avait trouvé comme synonyme à l’âge adulte : l’adultère.

Nous y voilà.

J’essaye de me reprocher des choses. Certains m’ont dit que le terrain de la fuite n’est jamais neutre. Elle me précise que je n’y suis pour rien. D’autres me disent qu’elle a été manipulée par un pervers narcissique. Quand j’en lis les définitions, j’ai l’impression de pouvoir être l’un des leurs de temps à autres. Et puis j’écoute Maxime Le Forestier et la Rouille bien sûr. Tout est dit depuis si longtemps. Je l’ai vu chez mes parents et chez les couples usés qui nous entourent : ça s’en va l’amour, Aznavour.

Un ami plus vieux me précise que tous ses amis ont divorcé. Je me souviens m’être insurgé contre les appareils-photo jetables. En cours, j’ai souvent rapproché, pour choquer mes étudiants, l’arrivée de l’innovation permanente et la légalisation du consentement mutuel. Oui, la nouveauté.

La nouveauté entre nos cadavres, un cadavre est un corps sans désir. Du moins est-ce exagéré ici. Je conserve pour la souffrance d’à-côté un désir et un amour intacts. Les sentiments sont imperméables aux faits, comment sommes-nous faits ? Pas même la rancune. Ne parlons pas de pardon. Je ne pardonne rien n’étant pas chrétien. Simplement : pas la rancune. Rien. M’aurait-elle poignardé dans le dos que tout cela serait pareil. Je ressemble à ces femmes se mariant à des assassins en prison. Je les comprends aujourd’hui si bien. Car les corps, même décomposés comme les familles du même nom, continuent à penser à notre place. Mon corps mort me parle encore, il se tort, refuse le sommeil, se balance, est secoué de troubles étranges que je reconnais car ils viennent du passé. Oui, j’ai déjà vécu cela. Abandons et partances. Mais sans les quatre témoins de l’enfance et de ce que j’imaginais être beau : des enfants musiciens un jardin, des tournesols. Elle rêvait de voyages je lui offrais des pissenlits.

Quel con.