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Allô quoi - Caissière frustrées et développement durable.

mardi 16 avril 2013, par Grosse Fatigue

J’ai bêché toute la matinée. J’ai vu les gros vers blancs. J’ai vu ma voisine. J’ai vu les chats. Les pigeons qui chient sur l’antenne télé : à croire qu’ils regardent eux-aussi la télé-réalité. La dernière de la classe a fait breveter son allô, elle a tout compris. Comment une caissière frustrée se venge : les caissières ont toutes un doctorat de sociologie aujourd’hui. Les autres, celles d’autrefois, se font greffer des seins en plastique pour passer à la télé et, juste avant que le signal n’arrive en haut de la cheminée, la nature se venge et les pigeons chient du haut de l’antenne. La corrosion a du bon, mais ça en met du temps !

J’ai lu des articles de "Le Monde" avant d’y foutre le feu. On me dit que Youtube™ fabrique des stars mondiales, et l’exemple est coréen. Un type obèse marmonne du caca-boudin qui ferait rire le plus idiot des enfants si la musique était enseignée par des gens pleins d’amour. Quand je serais élu, chaque foyer recevra une batterie et un violoncelle. Il y aura des dérogations et des bourses bien sûr, selon le niveau social. Chaque famille recevra deux instruments de musique et des allocations pour payer des cours pendant dix ans. Oui, dans mon potager, je rêve d’un monde meilleur.

Les pigeons me guident. Non mais allô quoi.

J’ai retourné la terre. Elle va mieux. La vieille qui la retournait autrefois la voit aujourd’hui par en-dessous et sait mieux que nous ce qu’elle y a enfoui. Des saloperies de chez la grande surface spécialisée en jardin et en produits phosphatés, azotés. Ma terre va un peu mieux, elle est grasse et lourde, humide d’un hiver pluvieux, chaude quand j’y plonge la main pour parler aux vers de terre.

J’en ai jeté plein dans les cheveux des petites filles autrefois. Je suis repassé par hasard dans mon ancienne ville derrière mon ancienne maison et j’ai regardé les hectares de pépinières et de maraichers de mon enfance : des pavillons australiens à en perdre la vue. J’ai fermé les yeux en conduisant. Je connais les rues comme ma poche mais pas les sens interdits, les sens uniques : de vrais symboles du changement. Je ne sais pas d’où viennent les gens qui habitent là où poussaient nos cabanes dans les arbres. Pourquoi ont-ils détruit les zones inondables ? Le fleuve me vengera-t-il un jour ? Les enfants m’ont dit de rouvrir les yeux papa. Ils m’ont dit : "Si ça se trouve, tes quatre-vingts lecteurs habitent dans des pavillons Ikea™..."

Des hannetons viennent de se suicider dans la marre. Je n’ai rien tenté. Je respecte le suicide. Les poissons rouges les ignorent parce qu’ils sentent mauvais. J’en ai avalé un en vélo l’autre jour. Je n’ose même plus écraser les moustiques.

Le pigeon s’approche et me parle à l’oreille : tu as de beaux choux fleurs tu sais. J’avais oublié. J’ai découvert la fleur la semaine dernière seulement. Je ne savais plus à quel type de chou j’avais affaire. Les Coréens sont-ils tous complètement cons ? Non : Youn Sun Nah. On a mangé les choux crus. Ce fut une consolation.

Le pigeon me sermonne :

- "Reprends-toi putain ! Tu dis n’importe quoi ! La Corée, la musique de merde, la télé, les lotissements, ton potager ! Putain ! C’est quoi ton fil directeur ! Et puis c’est merdique et mal construit : y’a une phrase là-haut qui pourrait faire croire que t’as avalé un poisson rouge en faisant du vélo ! Tu te prends pour un surréaliste ? Si tu crois que tes lecteurs vont descendre jusqu’ici-bas pour lire le monologue d’un pigeon chieur, tu te trompes ! Reprends-toi ! Il faut que ça plaise aux gauchistes de Rezo.net pour avoir plus de quatre-vingts lecteurs ! Dis un truc profond sur le gaz de schiste ou sur le Vénézuela ! Fais des hypothèses sur les tueurs de Boston ! Parle d’actualité ! Parle du fascisme rampant, des cloportes et de leur retour triomphant ! Vas-y ! Lâche-toi sur la métaphore insecticide ! Eteins le CD de Youn Sun Nah ! Concentre-toi ! Qu’est-ce que tu vas planter ici, hein ?
- Des patates. J’en plante toujours au printemps. Mais façon traditionnelle : je retourne la terre, j’enfouis les mottes et ça fait de l’engrais. Je laisse reposer et après je fais des patates. Un pigeon, ça cause pas normalement.
- Un ministre chargé des fraudes ça fraude pas. Les temps changent ma poule.
- Ah oui : la stratégie du mot-clé ! Si je dis "Cahuzac" et "Attentat Marathon de Boston", j’aurais plus de lecteurs !
- Pas forcément : les moteurs de recherche ne t’indexent plus. Tu es seul, isolé. T’es qu’un vieux type dans un potager. Autour de toi, il y a quelques dizaines de signaux wifi, 2G, 3G, 4G. Toi, tu parles aux vers de terre : aussi con que Gérard Lenorman !
- Ah ben tu sais quoi ? Sa chanson "Michèle", quand j’étais en CM2, elle me faisait pleurer. J’étais amoureux d’une Frédérique, et je trouvais ça formidable. Et quand Sophie Tith l’a chantée à la Nouvelle-Star, j’en avais les larmes aux yeux !
- Mais t’es vraiment qu’un connard de péquenaud. C’est pas faute d’avoir chié la pire matière fécale les soirs de gala du haut des toits !
- Je regarde par internet.
- La prochaine fois, j’irais chier sur les fils téléphonique. Quand on pense que t’aurais pu être révolutionnaire en Californie avec les Black Panthers, ou prof de fac si t’avais pas été si fainéant. Tes gamins vont pas tarder à avoir honte de toi.
- Ah ben ça y est. Ils ont déjà honte. Mon fils m’a dit que je m’achetais des vélos haut-de-gamme avec l’argent de sa mère.
- Il a pas tort.
- Non mais note bien : je fais le potager et je bricole des choses.
- T’avances pas, t’es un connard. T’es même pas capable de faire breveter une seule phrase de ton putain de blog ! Même Rue89™ veut pas de toi ! Quand tu vois qu’Eric Zemmour écrit dans le Figaro-Magazine...
- Tu crois que je devrais postuler ? Je peux faire breveter mes phrases, c’est une bonne idée.
- Mais t’as jamais postulé nulle part ! T’es bien français toi ! Breveter ? Faudrait au moins passer à la radio !
- Je ne m’attendais pas à ce qu’un pigeon qui chie sur les antennes de télé me donne des conseils.
- Tu vois pas que je suis ré-incarné ?
- Je ne suis pas superstitieux."

Ce pigeon est épuisant. C’est peut-être un robot. C’est peut-être un robot d’une secte américaine qui m’espionne pour le compte d’un grand groupe agro-alimentaire parce que je suis le dernier d’une espèce qu’il faut éliminer ! C’est peut-être une incarnation de Tom Cruise™ de la fin des temps des derniers jours !
Je lui fous un coup de manche de bêche sur la gueule. Pan sur le bec : y’a bien des puces à l’intérieur. Une saloperie d’espion envoyé par Arté pour m’hypnotiser ! Je le jette dans le brasier interdit par la municipalité. Les cendres sont fertiles.

Le développement durable, c’est ça. Faut juste rêve un peu et ne pas se laisser faire.