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Poker

mardi 8 janvier 2013, par Grosse Fatigue

Aujourd’hui, c’est rattrapage. Avec un "S". Ils sont nombreux. Ils et elles passent à l’oral. Je leur ai donné trois ou quatre articles à lire, et un bouquin en poche. Ça n’est pas très compliqué. Et puis : j’en ai rien à foutre.

Roy me tape sur l’épaule : "Tu peux pas écrire ça ! ".

- "Pourquoi pas ?
- Parce que t’es prof ! Aucun prof au monde ne peut avouer qu’il en a rien à battre !
- A foutre !
- C’est pareil en français, non ?
- Oui.
- Donc, tu ne peux pas écrire ça !
- Oui mais il faut que les gens comprennent !
- Comprennent quoi ? Que t’es un fumiste ?
- Non : que leurs gamins sont des jean-foutre, il faut que ça se sache.
- Tout le monde s’en fout mon coco. Tout le monde. Même toi.
- Alors je peux bien le dire, non ?
- Non."

Je regarde l’écran. Je suis seul avec Wayne Shorter. Je me demande ce que Wayne Shorter dirait de tout ça. Je pense qu’il s’en moquerait comme de son premier saxophone.

Je saute une ligne.

J’en saute une autre. Je pense à Guy Drut en 73. Difficile de savoir qu’il était de droite à l’époque. J’avais sept ans et j’étais peu politisé.
C’est le cas de mes étudiants. Ils sont peu politisés. Ils sont de droite. Ils sont de leur temps aurait dit mon père. L’époque est à droite et je dois les voir à l’oral. Huit à l’heure.

Personne n’a lu le livre. Personne n’a lu les articles. Personne ne connaît Guy Drut. Encore moins Wayne Shorter. Dans le couloir, ils se l’avouent : on n’en a rien à foutre de cette matière. Comme si c’était une matière fécale, un excrément théorique, ou pire : un enseignement inutile. Après tout, Max Weber, hein...

Après tout : ce ne sont pas mes enfants. Je suis totalement irresponsable. Mes gamins ont lu tout Guy Drut. Et connaissent toutes les grilles de Wayne Shorter, toutes ses compositions, même la période sirupeuse où fallait gagner sa croûte et faire un peu de soupe disco-funk. J’exagère.

Je pense à tout cela dans un délire, face à mon écran. Je fais semblant de prendre des notes sur la prestation d’une bimbo en mini-jupe en plein janvier, mais j’écris cela pour me soulager. Je suis aux toilettes de ma conscience dès qu’il s’agit de faire passer un oral, je me protège, je partage le nauséabond avec les quatre-vingt deux personnes qui me lisent dans le monde entier.

Prochain candidat : le fils à papa.
Non pas qu’il soit antipathique. J’ai détesté Patrick Bruel parce qu’il ressemblait à un type de mon lycée qui avait déjà couché avec des filles en seconde. J’avais dû attendre la première année de fac pour me faire les dents et la bite molle devant Pamela, cette fille qui avait de l’expérience et des attentes alors que je tentais vainement d’apprendre à jouer du saxophone avec Matthieu. Nos saxophones étaient bien durs et ma bite toute molle et je repensais à ce mec vantard qui ressemblait à Patrick Bruel. Et le voilà presque tout craché, au sens littéral, devant moi. Je m’essuie le visage. Je me souviens de lui, il m’a dit un jour en cours que j’étais vraiment pas un modèle en ayant fait socio. En cela, il a raison. Mais qu’importe, c’était mon échelle sociale à moi, et j’avais l’impression qu’elle montait. J’aimerais que celle du fils à papa soit à usage uniquement inversé.

"- Vous savez, la socio, ça ne m’intéresse pas du tout, j’ai pas eu le temps de réviser.
- Bah, c’est pas grave, moi, j’en ai rien à foutre de votre niveau et de votre avenir, vous êtes pas mon fils, vous êtes un fils à papa, alors vous comprendrez, hein.... Qu’est-ce qui vous intéresse ?
- Le poker."
Tiens donc, comme Patrick B. Dans ma tête, le vide s’installait. Je pensais à la maîtrise du sextolet caisse-claire/tom/grosse caisse chez Dave Weckl. La seule chose qui me soulageait était de savoir que je n’aurais pas aimé avoir sa coupe de cheveux en 1986.
- "Vous jouez au poker ?
- Oui, je vais en faire mon activité principale.
- Et ça gagne bien ?
- C’est beaucoup de travail.
- Ça va chercher dans les combien ?
- Ça dépend. Entre 8 et 15.
- Huit et quinze Euros par partie ?
- Non ! (Il se fout de ma gueule), entre huit et quinze-mille par mois.
- Et vous les déclarez ?
- A qui ?
- Au fisc !
- Ah non. C’est du liquide.
- Douze sur vingt, ça va ?
- Oui c’est bon."

Roy me regarde en refermant la porte. C’est pas si dur ton métier, hein ? Il suffit d’être gentil. Il suffit de comprendre. Tu veux faire un peu de saxophone avant la prochaine candidate ?

Ah, c’est pas de refus. On va travailler nos gammes. Quand je pense à tous les saxophonistes que j’aurais pu être, il y a de la marge.