GROSSE FATIGUE cause toujours....

Accueil > Mineurs > Mes enfants en petits-bourgeois

Mes enfants en petits-bourgeois

jeudi 17 mars 2016, par Grosse Fatigue

Dans "Kennedy et moi", le film adapté du bouquin de Jean-Paul Dubois (j’aimerais être Jean-Paul Dubois), Bacri tel qu’en moi-même regarde ses enfants et en dit un truc drôle, mais j’ai oublié quoi. Ah si : "Je rêvais d’un fils unique et j’ai eu deux imbéciles".

Pour ma part, je rêvais d’élever mes enfants, au sens de l’éloignement de l’attraction d’une certain bassesse, dans une famille sympathique où nous étions tous d’accord pour que chacun fasse dans la joie de son mieux.

Autant dire que c’est raté.

Je m’aperçois un peu tard que leur mère n’était en rien ce que j’avais imaginé (quand on ne veut pas voir, on imagine, grande qualité chez sapiens), et je me sens seul à essayer de maintenir le gouvernail. Peut-être suis-je finalement un pauvre réac attaché à l’orthographe et à une certaine musique, détestant les gens qui ne lisent pas de livres et qui mangent chez MacDo même si un bon copain travailleur et courageux en possède un, et en Suisse qui plus est.

Je n’en suis plus à un paradoxe près.

Mais voilà que le Conservatoire m’annonce que ma fille va être lourdée de sa "classe à horaires aménagés musique", parce qu’elle ne travaille pas, et tout cela avec l’accord de sa mère - celle dont je découvre chaque jour à quel point je me suis trompé tout autant qu’elle m’a trompé - bref, c’est la fin des haricots. Le plus grand va abandonner l’italien pour se concentrer sur la conduite accompagnée - j’ai d’autres priorités - tout en bâclant le solfège et tout ce qui l’ennuie. Les deux autres n’en feront qu’à leur tête et maman leur offrira des fringues et des chaussures de marques, des voyages lointains pour en faire l’équivalent des petits bourgeois que l’on détestait tant, enfin, surtout moi à vrai dire. En leur donnant des privilèges dès l’enfance, je me suis bien planté. J’imaginais qu’ils pourraient vivre le contraire de mon enfance, faire le conservatoire comme ma copine la grande chanteuse Véronique Gens, que ce serait un peu non pas ma vengeance mais une manière de combler comme un manque, avoir des enfants musiciens, en faire des adultes un peu artistes. Leur mère m’envoie maintenant des textos ridicules où elle m’accuse du pire, de décider de tout, alors que mon silence est le plus sincère du monde : c’est le signe de l’impuissance totale. Elle les achète, je les éduque, mais je sais beaucoup trop bien qu’à cet âge, c’est l’argent qui l’emportera, et sans doute pas l’ambition romantique de voir en eux des gens honnêtes et drôles, des artistes en somme.

L’horreur est telle qu’ils vont ressembler à ce qu’aime leur mère : un ploutocrate matérialiste, de ces types de province qui achèteraient la lune si l’on pouvait leur promettre qu’on la couvrira un jour de lotissements rentables.

Dois-je encore lutter ?

Non. J’ai choisi le silence, l’à-côté.

C’est très contre-nature dans mon cas, mais ça m’arrange. Je rumine en silence contre moi-même et mes illusions passées. Tant d’années d’erreurs et quatre enfants qui feront comme ils feront. Finalement, la littérature est faite de cela : décrire sans juger, se mettre de côté, observer le monde sans y toucher, le partager avec d’autres qui le subissent aussi, passer le temps qui reste à engranger des incertitudes et à oublier son impuissance.

Dans le domaine, je suis servi.