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Pourquoi eux papa ?

vendredi 12 février 2016, par Grosse Fatigue

Pourquoi on parle autant d’eux papa ?

Parce qu’ils sont proches, parce que l’on s’y identifie, parce que ça pourrait être toi. Voilà ce que je réponds à la grande quand, une fois qu’elle a retiré ses écouteurs de ses oreilles, elle me demande incongrue cela. Pourquoi parler d’enfants morts dans un bus en Charente Maritime, alors que des centaines de gamins meurent chaque jour plus loin, et d’une manière encore plus atroce la plupart du temps : parce qu’elle est probable.

C’est aussi parce que l’on ne s’y attend pas lui dis-je. Et nous détestons le hasard, dans sa version absurde : la mort. On aime gagner au loto, tomber amoureux place Saint Michel à Paris en mai, rencontrer de nouveaux visages, s’apercevoir que l’on est né le même jour, avoir des amis communs à des centaines de kilomètres de distance. Mais savoir que le hasard peut décapiter votre enfant dans la banalité du bus de l’école, il faut que l’on en parle, pas tant pour le spectacle, que pour exorciser, à la manière d’un film, ce qui nous ronge : tu pourrais disparaître ma fille, et je sais de quoi je parle me dis-je en regardant son frère qui sourit à une idée que lui seul comprend ce soir. Les deux petits ne disent rien mais gardent leurs grands yeux fixés sur moi.

Non, le hasard ne fait pas toujours bien les choses et l’on développe des antidotes chaque jour. L’incertitude est à chasser, l’autofocus est roi, nos regards en disent long sur le flou et le hors-champ. La plupart de nos prothèses nous évitent le hasard et les randonnées, et investir dans un GPS aurait permis à David Vincent de nous épargner les quarante-trois épisodes. En cela, nous avons eu de la chance de naître avant une certaine maîtrise du hasard : c’était crédible. Dans randonnée, il y a random, en anglais, c’est le hasard. Tu auras au moins appris ça ce soir.

Mais papa, les enfants en Syrie, en Afrique, je ne sais pas où ?

Ils ne te ressemblent pas : ils sont presque gouvernés par le hasard, ils sont nés là-bas par hasard alors que tu es née ici par chance, même si en anglais ça veut dire la même chose,. Ce soir tu auras au moins appris ça.

Elle s’éloigne en me disant merci papa, avec cette légèreté adolescente qui se moque du reste d’enfance en elle. Bientôt, elle embrassera des garçons, vers peut-être la mi-avril de l’année dernière.

Une amie m’a appelé ce matin. Elle me dit : son meilleur ami dix-sept ans étant dans le bus de Rochefort.
- "Et elle encaisse comment ?
- Elle encaisse mal.
- Il n’y a rien à dire.
- C’est le hasard, tu connais.
- Je connais.
- Embrasse ta fille.
- Je vais essayer."

Puis nous avons parlé de choses et d’autres en nous promettant de nous revoir par hasard, place Saint Michel à Paris, comme des étudiants, comme des touristes.