GROSSE FATIGUE cause toujours....

Accueil > Mineurs > Vomir

Vomir

lundi 28 décembre 2015, par Grosse Fatigue

Il pleut sur Madrid. J’ai réussi à marcher jusqu’au musée pour voir Guernica. Comme au Louvre, des milliers de gens se prennent en photo devant.
J’ai passé la journée d’hier au lit, et la nuit précédente à vomir. Là, c’est l’heure de la sieste, et Madrid ressemble à Londres, gris hivernal. J’ai vu sur les façades les impacts des balles de la Guerre d’Espagne. J’ai vu au musée de vrais artistes et des prétendants, dans le sens anglais, ça n’est pas pour rien.

Dans la file d’attente cosmopolite, nous étions presque tous les mêmes. Un couple d’Israëliens parlait du sévisse militaire en Israël avec des Américains de Chicago. J’ai reconnu à la dentition de l’une des Américaines - la fille - notre ruine : la standardisation de son sourire de trentenaire ne masquait pas les séquelles d’une adolescence avec des bagues plein la bouche. Ils se congratulaient les uns les autres. C’est tout juste si je n’ai pas entendu un "pas bon la guerre, pas bon". Mais non : je n’ai rien entendu.

A chaque ville étrangère, je me lamente un peu. Je devrais être heureux : voici la fin de l’année la plus pourrie de ma vie. Une année dramatique, où la mère de mes enfants demande la garde complète alors qu’elle nous a quittés. Mais bref. Je devrais me réjouir. Je suis au lit dans une chambre d’hôtel à Madrid, avec une autre qui dort. J’ai un mal au ventre terrible et j’ai honte pour la dame qui viendra nettoyer les toilettes au bout du couloir du sous-sol. Pardon señora.

Je devrais me réjouir mais je vomis. Je vomis l’art contemporain. En grande partie. Je l’ai déjà fait à Bilbao. Je le refais à Madrid. J’ai vu ici des salles vides, aux murs desquelles pendaient des tableaux blancs. Le comique de répétition m’a toujours un peu ennuyé. Les deux Américaines prennent discrètement des photos dans les toilettes : elles ont cru à une installation...

La foule bigarrée, standard et cosmopolite ne s’est pas laissée prendre : l’art du demi-tour dès les premiers pas. Restent un Kandinsky et quelques Picasso, un photographe dont j’ai oublié le nom, et un architecte hollandais prétentieux (SIC) qui rêva d’une nouvelle Babylone pendant des années avant de faire ce qu’il faisait de mieux : peindre. Tout cela m’a redonné espoir. A la gare de Madrid, il y a un bassin plein de tortues carnivores et je n’ai jamais vu autant d’alevins de poissons rouges : ça grouille. J’imagine que l’on nourrit autant les uns que les autres, et que tout cela, c’est pour de faux.

Je devrais me réjouir. Tout le monde parle en anglais. Comme à Rome, on m’aborde en anglais. J’ai sans doute une tête. Je devrais me réjouir : voilà le cosmopolitisme. Je ne vois pas de frontière, pas d’oppressions. Mais je vomis beaucoup, c’est presque ma nature. Moi aussi, j’aimerais être un artiste contemporain et photocopier une lettre à l’infini, être payé par une institution quelconque, disons, un think-tank sur l’art, et passer ma vie à glandouiller. Quelle chance ! Je me demande ce qu’en pense la gardienne de la salle. C’est une Espagnole plutôt jolie. Elle est en colère. Avoir fait la guerre civile pour en arriver là... Je devrais me réjouir, mais je me demande si, gardien de prison, n’est finalement pas un métier plus enrichissant que gardien de musée....

Je devrais me réjouir mais il n’y a plus de pittoresque. Voilà. Je sais bien que le grand maître de la photographie n’en voulait à aucun prix. Henri Cartier Bresson détestait le pittoresque. Je n’ai pas sorti mon appareil-photo de ma poche. Il n’y a plus de pittoresque puisque tout est standardisé. Je cherche dans les regards, les accents ou les décorations quelques échos lointains du temps où l’on. Mais tout s’en va. Pour l’exotisme, il va falloir privilégier les zones de guerre, peut-être.

Mais la guerre me fait vomir.

Aussi.