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La petite a pleuré

lundi 9 novembre 2015, par Grosse Fatigue

Ce soir tout va bien pour preuve je vais mieux je vais même bien je crois. Le week-end s’est bien passé, il a fait si chaud en cette fin du monde que c’était presque comme autrefois, comme les étés d’avant, quand elle était là et que les pistolets à eau. Bon, bien sûr, c’est novembre, il devrait faire froid, bien sûr, elle a écrit des trucs incroyables avec son avocat, des choses tellement insensées, tellement absurdes, tellement démesurées ! Ah bien sûr, elle dit que je suis hyperviolent, que je veux abandonner mes enfants ! Que je suis oisif depuis que je la connais et qu’aujourd’hui je travaille trop ! Elle dit n’importe quoi et je n’arrive même pas à la détester tellement tout cela est trop exagéré, minable, ridicule. Non, les pistolets à eau, l’été en souvenir, les brumisateurs, les enfants dans la brume, les joies des débuts, des premiers pas, même les tonnes de couches-culottes des quatre enfants, voilà, je pensais à ça, dans l’enthousiasme serein de ma semaine à moi, avec mes enfants, barrée d’un jour férié au bon moment, un 11 novembre, le mercredi, où l’on ira voir James Bond, ou n’importe quoi d’autre, avec la correspondante allemande, qui pleurait son papa samedi dernier, mais c’était son premier jour, et c’était bien normal.

Non vraiment, ce soir, j’étais enthousiaste, j’ai plus d’amis qu’un type aussi asocial que moi n’en mérite, vraiment, parfois, malgré la fin du monde, j’ai l’impression que je suis un sacré veinard qui va se remettre de tout pour finir au bout du rouleau tout ça. On finit tous au bout d’un rouleau, enfin j’imagine.

Ce soir, on parle politique, le petit qui n’a que sept ans me dit que Marine Le Pen va faire trente-cinq pourcents, qu’il l’a entendu dire, et le grand me demande s’il va falloir se cacher, ou partir. Je réponds qu’il faudra se méfier des Dupont-Lajoie, car ils existent, et puis on finit les patates douces, et on finit le miel de Géraldine, on finit la soirée, et tout va bien, et j’engueule la grande qui m’arnaque en permanence et n’en glande pas une, surtout en musique, mais franchement, c’est pas parce que c’est moi, mais franchement, parfois, je trouve que je suis vraiment un bon père, juste comme il faut et autoritaire mais pas trop, et j’espère qu’ils me diront merci à plus d’âge, merci papa, comme moi-même je n’ai pas dit merci, mais alors pas du tout, à mon père prolo ni à ma mère au foyer, non, pas merci.

Et je couche le petit et je couche la petite, et on s’embrasse. Et tout a l’air d’aller enfin à nouveau bien même si la merde pousse sous les tapis mais que ça ne les regarde plus. Et la petite va bien, enfin j’imagine et je lui dis : ça va bien, hein ?

Elle me réponds moui. Moui, ça n’est pas oui. Il y a ce "m", qui est un "m" privatif, comme le "s" en italien. J’en connais un rayon en grammaire infantile, quitte à inventer une matière qui ne demande qu’à naître. Je lui demande alors, dans ma naïveté débile, ce qui lui faudrait de plus, pour avoir un meilleur week-end, une meilleure journée, un meilleur papa.....

Et là, dans un sanglot qui ébranle son petit corps, je crois comprendre le mot "divorce" et "avant" et "maman" et rien d’autre. J’ai compris l’idée générale, j’ai cru un instant, un instant seulement, que les grands parfois, peuvent par miracle, oublier le temps des malentendus, le temps perdu, et revivre et aller de l’avant. Mais je suis grand et elle est petite. Et voilà.

J’ai compris aussi que le divorce avait deux points communs avec la mort. C’est à la fois l’instant pesant qui s’attarde, on n’en finit pas de mourir comme on n’en finit pas de divorcer. Et puis quand on est mort, c’est qu’on est mort, et ça dure et ça fait chier, c’est l’éternité. Et le divorce, ça dure, c’est comme marqué à jamais, il faut gérer la suite, ça n’en finit jamais.

Quelle invention à la con.

J’ai promis des crêpes pour mercredi. J’ai fait de mon mieux.