Le dimanche soir par habitude on écoute France-Inter. Mes parents prolos écoutaient RTL, c'est selon la classe j'en conclus. A vingt heures passées, on nous présente la bande des bourgeois replets qui vont juger comme jugent les juges, qui de la littérature, qui du cinéma, parfois du théâtre parisien où l'on ne va jamais si l'on n'en est pas. L'émission de dimanche dernier est l'exemple quasi-parfait de ce fossé qui sépare ces gens entre eux des autres gens, qui, quant à eux, ne sont pas forcément des imbéciles incultes ne passant pas à la radio. Il s'est agi du Traité d'athéologie, d'Onfray, livre au sujet très salvateur, attaqué par la critique du dimanche précédent, et défendu par - incroyable - l'unanimité des courriers des auditeurs. Les réponses des critiques furent fabuleuses : ils traitaient ces mêmes auditeurs de gros cons, d'incultes, d'imbéciles, de pauvres gens, presque de provinciaux, enfin bref, de ceux qui savent pas et qu'ont les pieds dans la merde. Je n'ai pas lu le livre même si je nourris pour lui un a priori bien évidemment positif. Non, mon propos ici, c'est plutôt de mettre le doigt sur nos séparations. On se quitte, on divorce. On n'a peut-être même jamais été marié. On a peut-être l'illusion que. De même le gouvernement français a-t-il appelé ses compères européens à poursuivre la ratification d'une constitution que le peuple avait rejetée, de même les critiques imbéciles se regardent de haut et, à défaut de faire la pluie et le beau temps sur un monde de l'édition où ils ne pèsent plus rien, et même pas leurs petits mots, les voilà simplement à combattre des cons, se trompant à la fois de rôle et d'ennemi !

Le ton était donné comme un la un peu faux, et chacun tentait un peu mielleux de montrer à son camarade critique à quel point il le défendait contre la vulgarité du petit peuple, celui qui, sans doute, lit Télérama encore un peu bien qu'il ait un mal fou à faire la différence entre les critiques, les publicités et, en dernier lieu, les programmes télé. L'important étant à coup sûr de montrer que l'on bénéficie d'un sacré privilège à causer dans le poste les soirs de grande écoute. Et pour ce faire, il faut se distinguer, ne pas tomber dans la facilité d'un philosophe médiatique qui dirait, par exemple, du mal du pape. Et pourtant, les gens de bonne volonté savent parfaitement que le pape, quel qu'il soit, est un gros con, non ? Nul n'est besoin d'avoir usé ses fonds de culotte Rue d'Ulm à deux pas des bureaux du Monde pour savoir qu'à tout prendre, un livre critiquant la religion par essence est un livre qui ne peut que nous sortir de notre misérable noirceur ? Ah mais non, ça, c'est une vision anarchiste, dixit l'un des crétins derrière le micro. Comprenez que tout athée est un anarchiste, donc un partisan du désordre, du chaos, des Sex-Pistol et du terrorisme. Un anarchiste ne prend pas le thé vers 4 heures en baisant l'anus horribilis d'un poncif pontifical. Un anarchiste n'a rien d'un philosophe. Un anarchiste, ça ne compte pas. Ou alors, pour du beurre.

J'ai parfois l'impression (mais ça ne dure jamais très longtemps), que nous sommes dans une sorte de 1788.

On ne doute de rien. Les donneurs d'ordres sont aussi les donneurs de leçons et croient encore que les médias de masse, et en particulier la radio publique, ont un poids sur les derniers dinosaures résistants, ces empêcheurs de mondialiser en masse, ces emmerdeurs du non à l'Europe qui nous plaît pas, par exemple, ces gens normaux qui cherchent juste un conseil de lecture, même sans le style, même sans l'audace. Comme si on n'y avait pas droit.

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