Longtemps je me suis demandé comment faisaient ceux qui retournaient leurs vestes.
C'est qu'elle était cousue d'or disait Gainsbourg en parlant de la sienne.
Combien sont ceux qui militèrent pour un monde meilleur avant de fêter leurs quarante ans au Club Méditerranée ? Qui a cru abolir les privilèges avant d'avoir la chance de rembourser un prêt d'accession à la propriété ? Et tous ceux qui voyagèrent en voiture d'occasion jusqu'à devenir un jour le propriétaire du dernier cri ?

Je ne suis plus anarchiste.

Je le sens petit à petit. Je ne l'ai jamais été vraiment. Dans l'esprit comme Ferré. Ça dure encore un peu. Une éthique. L'idée de ne voir que des individus ou du moins de s'y contraindre. Et surtout de ne pas juger à l'origine, à la provenance. Juger sur pièce. Juger sur le goût de la salade, la taille du potiron. Et ne même plus juger du tout. Rencontrer des artistes et même des déchus, rencontrer des personnalités.

Se réfugier dans un monde qui n'existe pas et rembourser le prêt pour la maison et regarder les enfants grandir et imaginer encore changer de métier et tout recommencer. Mais sans la fougue.

Je ne suis plus anarchiste.

Je n'ai pas retourné ma veste non plus. Je suis égal à moi-même. Une expression des plus pratiques, une expression merveilleuse.

J'ai voté Chevènement. Sans regret. Beau comité de soutien sauf les derniers pingouins venus des rangs du fond à droite. J'ai voté Chirac aussi. Sans regret. Beau comité de soutien sauf les derniers pingouins venus des rangs au fond à gauche et silencieux derrière les travailleurs sans grand soir, sans travail, sans rien. Je vis dans un pays qui compte des millions de cons, et beaucoup d'excusés.

En lisant Libération du lundi 6 mai 2002, j'ai vu les photos des filles qui soutenaient Le Pen à la page 15. Pas mon genre. Je les imagine en short sur de mauvais vélos. A propager des idées de naturel au galop qui nous rattraperaient bien trop vite. A la page précédente, j'ai vu des femmes de Marseille. Elles étaient voilées et souriantes. Elles applaudissaient. Pas mon genre. Dans les têtes de tous ces gens-là monsieur, on ne pense pas. On ressent. On se ferme.

On croit.

Moi, je ne crois plus à rien. Je ne suis même plus anarchiste.

Je viens d'être père pour la deuxième fois, et c'est une fille, que dis-je, une femme déjà. Elle va vite me trouver ringard, puisque je ne suis plus anarchiste.

Peut-être ne faut-il pas ; pour éviter d'être rattrapé par les réalités ; avoir d'enfant. Alors on reste anarchiste ?

 

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