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Deux sacs de chips, un sac de patates, cinq Euros trente-sept.

mercredi 4 juillet 2012, par Grosse Fatigue

Etre heureux me rend souvent coupable. Je regarde mon potager envahi par les coquelicots, j’observe le débordement anarchiste des potirons dans leur enclos de crottin de cheval. J’écoute pousser les tomates. Je renifle les petits pois. Bien sûr, il y a les mauvaises herbes. Il faut lutter à la main, pied à pied…. (SIC). Mais être heureux me donne l’impression d’être de droite. On ne peut pas être heureux quand on sait. A moins d’être de droite. Ce qui signifierait qu’il vaut mieux ne rien savoir, heureux les simples d’esprit, Fillon/Sarkozy, tout pour la rime, poésie. Je tente d’être heureux le moins possible.

Voilà pour le côté jardinage.

Arrivé au supermarché, je redeviens de droite, Jekkyll/Hide, et je peste devant les prolos filiformes alcoolos ou obèses, à bouffer n’importe quoi, à ne rien écouter, à ne pas faire attention, à fumer clope sur clope, à picoler bière sur bière, à ne pas attacher les mômes à l’arrière, à dire des gros mots soi-disant parce qu’ils ont bien le droit d’être libres. J’y revois mes cousins, mon frère, ma soeur et d’autres encore, de ceux qui nous abandonnent en classe de troisième.

Voilà pour l’excuse : j’ai le droit d’en dire du mal, j’en viens.

Devant moi une mère roumaine. Ou Grolandaise™. Ou Bohémienne. Ou je ne sais. Elle parle dans un sabir dont je ne reconnais rien. Elle est petite et ronde et le ciel s’est abattu sur elle depuis sa naissance, depuis la naissance de sa mère, de sa grand-mère. Depuis toujours. Je regarde les deux mômes. Le ciel s’occupe d’eux aussi. Le gamin voudrait un DVD de Shrek en Blue-Ray. La petite ne veut rien. Le panier se compose de deux sachets de chips, d’un sac de patates à peser. De trois babioles.

Cinq Euros trente-sept leur dit la caissière.

La mère sort cinq Euros net et sans poussière. Un billet plié précieux. Il faut retirer quelque chose. Elle retire un paquet de chips.

Cinq Euros douze leur dit la caissière.

La caissière a sans doute l’habitude.

La mère propose d’enlever une pomme de terre pour atteindre les cinq Euros voire moins. Moins permettrait de reprendre le paquet de chips sans marque.

Et moi qui sort de mon potager. De quel droit ? Avant que la caissière ne déchire le sac à patates, je lui donne quinze centimes d’Euros. Je paie ma dette au clodo de l’hiver dernier auquel j’avais, honteux a posteriori, donné des tickets de réduction sur le parking glacé, lui qui avait chaud dans son ethylotest magique à trois grammes depuis cinq ans.

La mère me remercie. Le ciel aussi.

Je rentre en voiture le coffre plein et le coeur vide. Ils rentrent à pieds. Nous sommes voisins.