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Florence s’est tuée

mardi 16 février 2016, par Grosse Fatigue

Je me souviens de la façon dont elle m’avait demandé de l’attendre, à la manière de Barbara dans Attendez que ma joie revienne. C’était l’époque des temps insouciants, pas d’argent, pas d’enfant, la peur de la trentaine je crois ou bien juste après, ces moments où l’on se croit obligé d’être adulte parce que ce serait l’heure. J’habitais au sous-sol d’une maison d’autrefois, et c’est le sol d’avant qui s’était retrouvé submergé par la rue elle-même, et la cour, pour faire bonne figure et continuer l’horizon, fut sans doute comblée. Nous descendions dans mon appartement par une terrasse enterrée, un comble, et le tout était orienté plein sud, et c’était important car il s’agissait des grandes années. J’avais tout juste commencé à bavouiller ici-même, avec un succès enivrant, je me voyais déjà.

Florence l’avait échappé belle.

C’était Astrid qui occupait mes nuits, et la plupart de mes jours, le temps d’un printemps et d’un été infini, car elle me quitta début septembre. Il était trop tard pour Florence et c’était tant mieux.

Florence naviguait dans la banque et la finance, un couple d’amis nous avait rapprochés, ça n’était pas une bonne idée, les couples d’amis, ça finit toujours mal. Ceux-là ont fait comme les autres, amour procréation séparation distance. J’ai oublié les tirets, à quoi bon ?

Ça n’était pas une bonne idée. Nos deux mondes étaient éloignés, le mien n’appartenait qu’à moi, le sien était codifié. Nous partagions les livres et ces trucs d’intellectuels, mais elle savait compter et pas moi, ce genre de choses. Surtout ne pas demander l’amour à qui que ce soit, c’est le type d’aumône qui ne se fait pas, mais alors pas du tout : mieux vaut renoncer ou attendre sans fin que ça vienne. Dans le genre, j’allais donner, mais plus tard.

Florence est devenue folle avec le temps. Peut-être en attendant l’amour elle aussi ? Ce n’est pas nouveau ce n’est pas la seule folle au monde mais on attend toujours des gens bien diplômés comme une constance liée à ce que l’on perçoit d’eux : comme vous avez un cerveau bien fait... L’un de mes anciens voisins m’en parlait récemment à-propos de mon divorce : "Des gens comme vous, des gens intelligents, en arriver là !". Je partageais son analyse et nous avons fini la bouteille de rouge ensemble. J’ai précisé : avec le temps.

Le temps tue les gens pressés. C’est le coupable.

Un jour, sa mère m’a appelé, à l’invitation de sa sœur, qui voulaient toutes deux connaître la nature de notre relation, bien qu’elle fût terminée depuis plusieurs années. Sa mère émue m’avait précisé que Florence avait été emportée non par un cancer - trop banal - mais par une sorte de secte qui vous invente des souvenirs. Un truc pas clair, qui recrutait dans la haute et le diplômé, ce qui ne cessait de m’étonner moi qui croyait que la culture, la lecture, les arts et, hum, "l’intelligence", protégeaient de ce genre de choses.

Depuis, plus rien.

Puis hier soir à la fin de la saison un de Game of Thrones que je ne veux pas voir parce que ça m’empêche de lire mais c’est fait exprès, sur mon téléphone, un message. C’était sa sœur mais je ne le savais pas, elle avait conservé mon numéro mais pas moi, et ce numéro s’affichait ainsi, en chiffres avec un 07 en premier, comme dans le film. J’ai d’abord pensé à ma nièce mais je sais que dans ce cas-là, j’aurais été prévenu autrement. C’était donc elle, la mystérieuse, la disparue, que l’on n’avait jamais revue, et qui avait mis fin à ses jours étranges.

Aujourd’hui, dans ma tête et pendant mes cours, j’ai fait le tri de mes souvenirs d’elle, car il restait des choses dans mon grenier intime. Il restait mes trente ans et nos amis d’alors, les promesses de fêtes interminables et le mitan d’une jeunesse joyeuse je crois, où les amis étaient disponibles pour n’importe quoi, où les corps ne nous trahissaient pas, pas encore. Il y avait des étés à préparer, de l’improvisation et de l’insouciance, le propre des fêtes, quelques bébés pour commencer à nous séparer de leurs parents, avant que les parents eux-mêmes. Il y avait la première indépendance, et je revois ces moments-là comme une période bénie : celle des choix. Par la suite, j’ai fait de mauvais choix mais ça n’a plus d’importance. Je revois son visage en noir et blanc derrière la fenêtre de la cuisine, avec en arrière-plan le cerisier en fleurs, à la japonaise.

Sa sœur me précise que la cérémonie se fera entre elles trois car je crois que son père est mort de chagrin - cette preuve d’humanité - mais qu’elle tenait à nous dire la fin, nous raconter la disparue. Elle m’a dit que je pouvais la rappeler, qu’elle était en France, qu’elle avait besoin d’en parler.

J’ai préféré ne rien savoir. C’est déjà la seconde cette année. J’ai besoin d’un peu de silence.