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A propos de la maison : un beau dimanche

dimanche 10 janvier 2016, par Grosse Fatigue

Un ami musicien m’a demandé s’il pouvait venir répéter à la maison, il est en manque de salle. Ils sont arrivés les uns après les autres cet après-midi de dimanche, alors que les enfants se battaient pour réussir un gâteau au chocolat hasardeux, que je coursais la plus grande pour qu’elle me donne son téléphone pour ne pas réviser en musique, que je disais à la plus petite de travailler la flûte et au plus petit de réviser ses mots invariables. La chatte s’amusait bien à rentrer et sortir au gré de la pluie grise et noire. La maison sentait les oignons cuits - dernière lubie de la petite - et le gâteau au chocolat en devenir : "Papa, on peut changer les proportions ?" me demande la grande et le petit d’ajouter "Et les ingrédients aussi ?". Pour la concordance des temps, aucune importance : tout cela s’est passé cet après-midi.

Puis une musicienne est arrivée. Elle joue du hautbois je crois. Elle s’est mise au piano et a joué l’un des morceaux que la mère des enfants jouait autrefois.

Ça m’a fait bizarre. J’étais en train de faire la vaisselle. Et pour me sentir mieux et respirer, j’ai filé à la boulangerie après avoir vu sur un fil RSS - le fil du rasoir - que le Liban serait au courant d’un attentat encore plus béant que la plaie du dernier en cours, celui du 13 novembre 2015. J’ai alors pensé à l’exploit incroyable de Philippe Petit le funambule, entre les deux tours disparues de New-York. J’ai même regretté d’avoir vu ce bon film pour enfants rêveurs en streaming, alors qu’au cinéma, j’aurais pu revoir le New-York d’en-haut du temps où... La petite m’a demandé hier soir : "Pourquoi les Américains ils n’ont pas reconstruit les mêmes ?"

J’ai répondu : parce que les Américains sont amnésiques.

T’es sûr papa ?

Certain. Je l’enseigne même. C’est écrit dans les livres.

Je pensais à cela en allant vers la boulangerie du milieu de l’avenue.

En revenant, les enfants avaient fini une pâte improbable. Contrairement aux touristes qui ne rêvent que de destinations, les gamins ne rêvent que de pâtes à gâteau, et pas de gâteau. Rêveront-ils de voyages ? De Liban ? Un Libanais m’expliquait l’autre jour que la richesse du Liban provient de sa diaspora. Je me demande déjà si je ferais un jour partie de la diaspora des Républicains Espagnols, comme qui dirait, en 2017 ou ailleurs. Nous sommes peut-être déjà partis pour être tombés si bas ? Nous sommes peut-être déjà partis ?

Les musiciens jouent une musique indienne ou arabe, une musique tonale je pense, avec des instruments étranges. La flûtiste insiste pour me dire que ma maison est jolie et qu’elle a une âme et chacun de s’y mettre pour me féliciter. Les enfants vont voir jouer les musiciens et puis, après les devoirs, ont une grosse envie d’un film idiot, de l’un de ceux que j’ai achetés en solde à cause de mon opposition à la dématérialisation. J’écris ces lignes derrière eux, ils hésitent à rire tant ils sont concentrés.

A propos de la maison. J’explique à ces inconnus qu’il faudra peut-être la quitter, que j’en saurais plus mardi prochain. Deux jours. J’explique au joueur de Oud que leur mère nous a quittés. Je joue sur l’ambiguïté exprès. Je crois qu’effectivement elle nous a quittés. Il me comprend. Peu importe qu’elle soit encore vivante quelque part, elle nous a quittés. A cette phrase banale, nous voilà à partager l’année dernière et les gens sont fous. Le joueur de Oud vient d’être plaqué, et la joueuse de harpe aussi, et le contrebassiste. Et chacun y va de la litanie habituelle des gens qui pètent les plombs. La femme du joueur de oud loin avec son gamin minuscule. Il me dit : il n’y a rien à faire.

C’est une maison magique me dit le type dont je n’ai pas compris l’utilité, parce que ça sent le gâteau au chocolat, que les enfants sont vraiment gentils et beaux comme des nouveaux-nés, et j’imagine à écouter le rythme étrange de la pièce d’à-côté, que la musique a ce quelque chose d’envoûtant, comme un Moyen-Orient pacifiste et rêvé du temps des quarante voleurs.

En partant, chacun me dit croiser les doigts pour moi, sans savoir pour le nouvel attentat, pour Johnny qui chante encore, et pour toutes les horreurs que l’on sait.

Mais c’était un beau dimanche.