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Clodo encore

mardi 5 janvier 2016, par Grosse Fatigue

Je repense à mon SDF de l’autre matin dans le parking souterrain avec chien et particules diesel. Je repense à lui alors que j’en suis loin. Je viens de finir d’imprimer des tirages noirs et des tirages blancs de photos insensées, dont celle d’une collègue plus belle encore que Romy Schneider, tellement jolie qu’elle en a un peu honte. Je vais lui offrir demain, ça me fait très plaisir. Je vais lui offrir, mais mon SDF à deux Euros - ces deux Euros que je lui ai donnés - revient à mon esprit. Je suis encore au chaud dans cette grande maison vide. Je me suis habitué au silence, parfois troublé par la chatte qui se met à courir pour sauter à mon cou la nuit quand je dors. Cette maison qui n’est qu’un cercueil confortable une semaine sur deux et terriblement désert. Alors je le peuple de photos et de mots ce cercueil, les mots des enterrements, et les amis m’appellent ou bien c’est moi.

Parfois, je ne me souviens pas. Je ne me souviens plus trop.

Mais je n’ai pas les moyens de payer cette maison et la mère de mes enfants voudrait que je la quitte. Je ne vais pas faire long feu de tout bois j’imagine. Il faudra lâcher prise. Et en tapant tout cela, je me dis aussi que n’étant pas fonctionnaire, je pourrais assez facilement perdre mon emploi d’enseignant dans le supérieur pas publique, alimentaire, mon cher Watson. Je me dis souvent que tout peu s’écrouler et que cette parenthèse magique qui m’a vu vivre ici avec des enfants, une mère inconnue, un jardin un chat, cette parenthèse est en train de se refermer, aussi évidente que la fin de Michel Foucault et l’arrivée du SIDA.

A la ligne.

Alors j’aurais l’air fin à cinquante ans, trois Euros en poche et guère plus, à essayer de revendre mes livres en ligne, mes 33 tours et puis s’en vont, mon ordinateur et quelques instruments de musique, trois vélos. Oui, j’aurais l’air fin à chercher quelque chose auquel m’accrocher encore dix ans, avant la mort légale. Je me chante que je ne suis pas si loin de mon SDF. Je me raconte que mon SDF n’est pas si loin de moi, qu’il ne souffre pas d’anomie mon Durkheim sociologie première année. Non, c’est juste la chute Camus, la chute. Et si je n’aime pas les chiens, j’en trouverai un s’il le faut, pour me protéger du froid à défaut du chaud, et pour me protéger des autres chiens. Oui, la perdition est possible. Je ne vaux rien si jamais j’étais lourdé, et je pourrais l’être tant d’autres l’ont été. Je peux toujours aller vivre chez une sœur mais pas longtemps. J’irais picoler avec mon beau-frère. Je chercherai un Auvergnat qui sans façon, ou un type comme moi autrefois aujourd’hui qui me donnerait deux Euros avant de publier ses pensées de privilégié en ligne.

Nous ne sommes jamais bien loin de la fin.

A cinquante ans, le frère d’un ami, l’un de ces petits bourgeois flamboyants du lycée, sûr de lui et rugbyman et polo Lacoste™, s’est écroulé du cerveau, tumeur pieuvre et au revoir tout le monde. Tout cela est possible et je salue les gens avant l’écroulement, puisqu’il est bientôt minuit et qu’il me vient ce genre de pensées, qu’il me semble nécessaire tant de mettre par écrit que de partager avec les cinq-cents quotidiens qui viennent ici tranquillement et gratuit, même pas l’aumône.

D’ailleurs, je me suis dit qu’au pire, je passerai payant, un abonnement et un Paypal™ à mon nom, disons un Euro le texte, ça devrait aller, pour me financer dix ans de tour du monde où je saluerai mes enfants par Skype™ si jamais elle réussissait à me les confisquer.

Il faut bien que je fasse confiance aux gens, en tendant la main, même ici, même là.

A votre bon cœur, messieurs-dame, pour manger, pour partir. Pour vivre.

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