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Se taire quand on n’est fait que de mots

mardi 5 janvier 2016, par Grosse Fatigue

Un soir de décembre, j’ai craqué. Je lui ai envoyé un SMS parce que je digère mal. Non pas que je sois malade - j’ai donné mon sang exprès pour savoir si, à tout hasard, je n’aurais pas un cancer (ça a marché pour deux collègues : ils étaient morts, et prévenus, six mois plus tard) - mais parce que je digère mal littéralement. Enfin non, d’une manière abstraite. Littéraire. Je digère mal le fait qu’elle ait dit à mon fils qu’il allait devoir se passer de son père et me voir un week-end tous les quinze jours. Il y a des choses qui passent mal.

Bon. J’aurais mieux fait de me taire. Au final, elle m’a appelé. Je.

Euh.

Comment dire ?

Je rêve d’être un auteur de bande dessinée parce que dans ces cas-là, il suffit de dessiner des cases presque vides avec des points de suspension dedans.

Euh. Que dire ?

Qu’ai-je entendu ?

A vrai dire, pendant vingt minutes, j’ai entendu l’éloge du pire. Je regardais le port et les bateaux, la nuit parfaite et noire, les lumières rouges et les guirlandes parfois. J’essayais d’avancer sur le pavé humide. Je venais de fêter les soixante ans de mon frère.

Et puis je me suis demandé comment me taire moi qui aime tant parler. Après tout, nous ne sommes faits que de mots. J’ai bien pris la décision de me taire, mais j’en avais gros sur la patate, et les mots nous donnent des illusions. Alors elle m’a appelé et j’ai répondu. Pour le crime, elle a tout nié en bloc. Mais ça n’a pas d’importance.

Ce que je veux dire, c’est la confrontation au dialogue. C’est difficile de dialoguer. Que veut-on vraiment faire quand on dialogue ? S’excuser ou convaincre, les deux peut-être. Je n’ai pas d’excuse : il faut que je me taise. Après tout, il y a plein de gens avec lesquels dialoguer. Je peux visiter la France entière, on m’a invité, c’est gentil. Strasbourg, Lille, Marseille : j’arrive. Dialoguer avec des gens qui ont des choses à dire, avec des gens honnêtes, voilà ce qu’il me faut.

D’une certaine manière, je comprends mieux les Cisterciens, les moines et les vœux de silence. Il y a quelque chose à l’intérieur de la pensée, et du passé, qu’il est impossible de transmettre, il y va d’une émotion, d’une image, d’un souvenir. Il faut garder certaines choses, pour rester debout. Ce sont ces choses qui font la courbure des corps et la forme des rides, ce sont ces choses qui fabriquent la tristesse des regards, la mélancolie des personnalités. C’est cela que je vois dans mon fils, ce gamin de quinze ans à la dérive, qu’il faudrait ne soutenir qu’un week-end sur deux.