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A mi-chemin dans un bus

mercredi 18 novembre 2015, par Grosse Fatigue

Dans le bus ce matin sous la pluie j’achète un ticket un Euro trente j’avais préparé la monnaie. La conductrice aime beaucoup qu’on lui prépare la monnaie, ça lui permet de repartir vite et de tenir la cadence de ce qui fait sa vie. J’aurais pu m’asseoir il n’y avait pas foule, mais j’ai préféré rester debout et chercher alentour de quoi prendre une photo de rue.

C’est là que j’ai vu cette femme la vingtaine ou peut-être plus. Elle avait les yeux de Don Cheadle, ces yeux tristes et étonnés face à un monde pluvieux, le monde d’aujourd’hui, mais j’imagine que même les jours de grand soleil, elle conservait dans le regard cette tristesse comme naturelle qui donne envie de la consoler. Elle avait la vingtaine ou peut-être plus, elle venait sans doute d’un coin d’Afrique où les gens sont minces et grands et noueux, elle était vraiment si jolie qu’elle en faisait une photographie illusoire dans le gris matinal.

Ce qui m’étonna le plus - et la dérangea quand je la regardais - c’était sa parfaite adéquation avec la lumière ambiante, cette lumière diffuse sous les nuages gris clair, cette lumière du nord comme il n’en existe que dans les ateliers d’artistes, cette lumière qui s’immisce sans s’imposer et qui faisait d’elle l’héroïne surannée des couleurs d’autrefois, de celles, vieillissantes, de la fin des années cinquante. Je la voyais dans mon cadrage à moi, de pied en cap, tirage sépia ou Kodachrome™ jauni après tant d’années, où le rose des roses fanées l’emporterait, posé par hasard sur des gris sombres et pâles, dans l’automne triomphant. Le fond serait flou et velouté, comme peut l’être un regard lorsque l’on en pleure.

Elle me regarda de son air triste, ne sachant pas si j’étais l’un de ceux qui la détestaient ou, au contraire, qui admiraient cette photographie vivante. J’ai gardé mon Ricoh GR dans ma poche. Il faut savoir éviter les moments d’embarras. Après tout, il m’est arrivé il y a des milliers d’années d’être invité dans le lit d’une femme comme elle, et d’être resté pétrifié toute la nuit, sans bouger. La beauté, c’est un peu ça.

Elle me regarda de son air triste, et c’est à ce moment précis que j’ai remarqué la contradiction ; à l’origine anodine ; de ce foulard pastel rouge clair et rose perdu ; de ce foulard religieux qui lui cachait les cheveux et lui étranglait le cou ; et de ce rouge à lèvres sur cette bouche ronde comme un dessin généreux, ce rouge qui invitait à recevoir ses lèvres comme un plaisir de jeunesse.

Normalement, les femmes voilées le sont de noir. Là, cette femme noire portait un foulard cachant les contours de son visage, mais rien d’autre, et tant les formes que les couleurs n’étaient qu’émerveillement passager. Cette femme noire était voilée de rouge, et de buée.

En descendant du bus, j’ai vu la forme de ses doigts et la fragilité de son poignet.

J’ai eu ma photo, mon cadrage, ma composition et mon histoire. Il n’en faut parfois pas plus.