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Prospective et point de fuite

vendredi 6 novembre 2015, par Grosse Fatigue

Dans la maison avec le grand jardin ma mère recevait des mémères et leur prédisait l’avenir contre quelques billets de cinquante francs. Les gens, et surtout les mémères, ont besoin d’en savoir plus sur leur avenir et sa durée. Enfant, j’étais fasciné par tant de crédulité. Au milieu de ses prédictions, ma mère avait quelques hallucinations délirantes qui s’avéraient vraies. Elle a ainsi prévu la mort de mon frère à une semaine près et pas grand-chose d’autre, mais ça foutait la trouille en 1975. Pour la suite, comme tout le monde, elle n’a rien vu venir, et même pas l’élection de Mitterrand en 1981, par exemple.

J’ai hérité d’elle cet aspect délirant et ce don de me croire doué d’une inutilité constante. C’est affligeant.

Mais à l’époque, si l’on m’avait dit l’avenir - et pas seulement le mien - j’aurais bien ri. Tout autant que si l’on me disait aujourd’hui que la guerre civile arrive d’ici quelques années, ou que je vais mourir en train cet après-midi. Je n’aurais pas cru rester dix-sept ans avec une femme qui ne m’aimait pas, avec laquelle j’aurais quatre enfants, et qui finirait par m’accuser devant la juge d’être "oisif" - joli terme - de vouloir abandonner mes enfants, et d’un tas d’autres choses toutes aussi absurdes qu’insensées.

Je pensais à tout cela en sortant seul du cinéma vers vingt-deux heures l’autre soir d’un novembre déjà bien entamé, sur cette place trop minérale qu’un maire despotique a cru bon rhabiller de calcaire, tout en laissant les commerçants alentour disparaître au profit d’une zone commerciale loin d’ici, dont je me demande ce qu’il a pu toucher en échange. Oui, je pense un peu à la ploutocratie, oui, j’ai des doutes. Mais ce qui m’a marqué le plus à ce moment-précis où je sortais seul du cinéma et d’une salle où j’étais aussi, seul, ce sont les gens en terrasse. Il devait faire vingt degrés si tard en novembre et je vous jure que je n’étais pas à Nice ou à Monte-Carlo, avec Brett Sinclair et deux poules délurées. J’aurais pu être à Nantes ou à Reims, à Strasbourg ou à Bordeaux, les plaines du nord ou les massifs lointains étaient tous baignés par un vent d’Afrique et l’homo-sapiens qui en vient - nous tous - retrouvait cet atavisme salvateur et se pavanait si tard le soir. Si l’on m’avait dit cela en novembre 1975, date à laquelle l’une de mes amies est née, je n’en aurais pas cru mes oreilles. Bien entendu, à cette époque-là, on pensait plutôt aux voitures volantes ou aux extra-terrestres, de même qu’aujourd’hui on pense aller sur Mars. Foutaises.

Mais croire à vingt degrés Celsius un soir de novembre, non, je n’aurais jamais cru. Preuve est donc faite qu’il ne faut croire en rien et attendre son heure, à décrire la vie des autres et à accepter la sienne, quitte à aller seul au cinéma voir un film américain, pendant que d’autres attendent l’hiver en novembre et en terrasse, en parlant peut-être de l’avenir ou peut-être du passé.

Ou peut-être de rien.

Car les gens parlent de plus en plus de rien, et le font aussi, et de plus en plus souvent, seuls et au téléphone. C’est peut-être ce qu’il faut faire.

Ne parler de rien, tant qu’il fait chaud.