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Voilà

vendredi 23 octobre 2015, par Grosse Fatigue

Quand j’ai dit à François que j’avais du mal à la voir partir parce que les enfants me rappelaient leur mère, il m’a dit que j’étais con. Il m’a dit : « Ils sont autonomes, laisse-les grandir, t’es un bon père, tout ira bien ». J’ai répondu que je voyais en eux le symbole d’un amour perdu. Il a répondu : « T’es complètement con. »

Caroline m’a dit à propos de son mec, « Ben tu vois, quand sa femme s’est tirée, il a coupé les ponts, à la Spaggiari, ni haine ni violence. Il a juste coupé tous les ponts avec la mère de ses filles, et il a vécu sa vie tranquillement. ». J’ai répondu qu’il avait l’air triste son ours quand même. Elle a répondu qu’il était comme ça, mais solide et serein. C’est juste qu’il vieillit, et que pour un sportif comme lui, c’est encore pire.

Ma sœur m’a dit, « Tes gamins sont formidables. Tout est en germe et rien n’est sec. Ils sont musiciens, ils sont à l’écoute, ils te craignent et t’adorent, ils te font confiance. Ne t’inquiète pas, à mon âge, des sales histoires, on en a vues plein. La tienne est moche, mais les enfants, tu as fait ce qu’il fallait, ça va aller. » Ma sœur est restée une vie entière avec un type qui l’a battue souvent. Une folie. Aujourd’hui, elle est toujours aussi belle, et lui toujours pareil. Ils cohabitent. Ils sont vivants, c’est comme ça.

Je regarde les amis d’il y a vingt ans. Et les enfants au milieu. Ces petits enfants auxquels je faisais des grimaces et des faux prouts à table et ça les faisait rigoler, ah, comme j’aimais les gamins ! On rigolait bien, on montait dans les arbres, on faisait des cabanes, les mômes m’adoraient, et je leur disais que j’étais en CE2, que j’avais redoublé toute ma vie, et même que j’étais plus vieux que le maître et que, parfois, il me laissait faire le cours à sa place, parce que j’avais de l’expérience. Il y avait les enfants de Cécile, on se cachait au fond du jardin avec le plus grand. Il y avait ceux de Fred, le grand voulait faire de la batterie. J’ai semé des batteries chez les enfants des autres, mon évangélisme à moi. Je sais ce qu’ils sont devenus, je les suis de très très loin. J’espère qu’ils se souviendront d’un adulte flou dans les souvenirs enfouis qui ressurgissent comme les sources au printemps. Un ami de maman, ou de papa, je sais plus son nom, mais on s’amusait bien.

Cécile a divorcé, Fred aussi. Les survivants ne sont guère nombreux, et les enfants font maths sup, c’est bien.

Mes enfants m’ont demandé d’inviter nos amis à la maison à nouveau. C’est la fin de la période glaciaire. La glace a creusé les sillons, il paraît que j’ai un combat à finir, je la laisse le mener. Je m’en moque un peu.

Car je commence à m’y faire. On accepte assez facilement les coups de pieds de la part de quelqu’un que l’on aime. On accepte tout à vrai dire, c’est n’importe quoi. Mais les coups de pieds finissent toujours par percer l’armure, quelque chose fuit, qui vient du cœur. J’ai l’impression d’être complètement à sec, et c’est bien. Je n’ai plus aucun sentiment, ni amour ni haine.

C’est fini, c’est bien.

J’aimerais gagner au loto pour offrir des pianos à queue.

Les enfants survivent, on fait de la musique et des crêpes, tout reprend son cours.

J’ai envie de choses inutiles, et d’imprimer mes photos en noir et blanc. Je me moque de l’ampleur de ma médiocrité : rien de nouveau. Je me fais à tout. Je savoure l’automne comme si j’habitais à Boston ou à Montréal. Je savoure les amis et les emmerdes, je suis à nouveau debout. Je bois trop de café, je rêve d’exoplanètes, j’ai l’impression de prendre de la hauteur, de redevenir moi-même.

C’est fini, c’est bien.

De notre histoire, il ne restera absolument rien.

Une jolie femme m’a souri à la cantine.

C’est fini, c’est bien.

Le monde est peuplé de jolies femmes, de gens riches, de chemins en montagne, de paysages et de musiques ternaires. Il faut être solitaire pour donner tout cela à ceux qu’on aime. Tout est calme. D’autres tempêtes à l’horizon. 2017 et la fuite éventuelle, ma paranoïa habituelle, l’Espagne et passer les Pyrénées. Parler l’Italien couramment. Rêver du Brésil. Partir à Detroit pour voir Sugar Man et faire des photos de bâtiments effondrés. Voir le Japon et s’y perdre. Ecouter le plus grand au piano, le petit au saxophone. Les voir se remplir de ce qui doit nous élever. Leur dire que tout va bien. Espérer qu’ils iront à Boston pour devenir musiciens et pas que pour l’automne, et pour les lampadaires au gaz dans la vieille ville. Espérer pour la musique, voir leurs grands yeux.

Continuer le quartet, jouer My favorite things en rêvant de Coltrane et la maladresse de Barbara en toile de fond, quand il pleut sur Nantes. Espérer que ma plus grande fille ressemblera à Esperanda Spalding et l’adorer d’autant plus qu’elle ne ressemblera qu’à elle-même. Espérer que la petite fera le tour du monde sa flûte à la main, et ne pas lui en vouloir si elle fait ce qu’elle veut, la couvrir de baisers même quand elle sera vieille, à condition de l’être aussi.

Faire du vélo avec le petit, le laisser rêver de n’importe quoi, parce que c’est de son âge, même quand il aura grandi.

Aller voir Jean-Denis. Le laisser cuisiner.

Retourner à Biarritz et ne penser qu’aux vagues. Aux paquebots échoués dans des tempêtes futures. S’inventer des paysages, voir des films superflus en 3D pleins de super héros.

Accepter l’inutile.

C’est fini.

C’est bien.

Voilà.