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Goodbye Stranger

mercredi 21 octobre 2015, par Grosse Fatigue

Normalement, un mercredi pendant les vacances, on fait des crêpes. Les enfants jouent à plein de jeux d’enfants, et pour peu qu’il fasse encore beau à la Toussaint, on court dans le jardin, on regarde le potager en friche et les potimarrons oranges, les figues qui pourrissent, et l’on se sent bien. On a oublié le jambon, on va en chercher au petit supermarché d’à-côté, celui où des clodos et des bidasses se gavent d’une bière low-cost en attendant leur propre holocauste, celui de la cirrhose et de l’effondrement. Et comme on a donné aux enfants un peu trop d’argent, alors l’un des petits insiste pour acheter des bonbons ou un DVD à 6,99 Euros, ça marche toujours. Je mets du beurre dans la pâte comme d’autres dans les épinards, du beurre fondu, ça donne du goût.

Normalement, pendant les vacances, on part quelque part, hors-saison au bord de la mer, et nous les parents, on lit des bouquins, et eux les enfants, courent sur la plage, même s’il est trop tard pour rattraper l’été qui s’est enfui loin au sud, et même si, à vrai dire, on est au sud aussi, ou à l’ouest parfois. Normalement, on appelle un couple d’amis qui vivent dans le coin, on les voit, on trouve quelqu’un pour garder les enfants, et on s’offre un bon restaurant. Il fait nuit quand on rentre, il fait nuit depuis longtemps, et la babby-sitter inconnue qui est peut-être un garçon parfois, n’a pas pu les coucher parce qu’ils ont dit qu’en vacances, ils n’étaient pas obligés de se coucher jusqu’au lendemain soir, et qu’ils ont été crus.

Ça, c’est normalement.

Je viens de passer dans cette maison où normalement.... C’est un mercredi pendant les vacances et j’ai beaucoup de travail, alors je suis resté cette semaine chez une collègue près de mon boulot à cent-cinquante kilomètres de la normalité. Au milieu de la semaine : voir si les poissons rouges ont grandi, si la chatte a bien mangé et pas vomi partout, si les cochons d’Inde en liberté dans le jardin ne sont pas morts de froid, je suis passé voir si tout est normal. Et vide. Normal, mais pas comme autrefois où, normalement, on faisait des crêpes. Je m’habitue au pire par petites touches, par cet impressionnisme kitsch et glauque auquel il vaut mieux s’habituer parce que c’est l’époque qui veut ça, et puis, surtout, parce que ça pourrait être pire, et puis, enfin, parce que l’on n’a pas le choix.

Vers cinq heures, en rentrant après deux heures de vélo avec un ami musicien, j’entends les accords de Goodbye Stranger, Supertramp. Autant dire que les premiers accords me font chaud au cœur. Le grand est au piano, il écoute ça en boucle depuis l’été, et joue tous les morceaux d’un « Best-off » en partitions. En Seconde comme lui, j’écoutais aussi en boucle, sur un 33 tours, et pas sur un gadget qui n’existait pas encore... Je le salue je l’embrasse je suis très très fier de lui. Je chante les paroles, on mettra tout ça au point la semaine prochaine...

Ah, papa, au fait, en français, j’ai le choix entre Paolo Coelho ou Orwell La Ferme des Animaux en fiche de lecture.

J’ai juste honte qu’on lui propose le premier, pourquoi pas Barbara Cartland ou Marc Lévi ? Ça viendra sûrement, au point où l’on en est. Je lui promets de lui expliquer l’utopie communiste et la trahison des cochons, ce sera une bonne semaine. Puis je me dis qu’Orwell, ce maître incontestable, n’est pas très français quand même... Mais bon.

Il continue à jouer Goodbye Stranger. J’aurais dû me fier aux paroles, j’aurais dû y croire. Dans la maison vide à la Polnareff, où je me souviens de ce musicien, c’était l’automne à la maison, il n’y a plus rien de normal. Il va falloir que je me batte pour y rester, pour maintenir les enfants dans ce que j’estime être chez eux, parce que je suis un paysan quelque part, et que j’aime qu’ils puissent se dire que c’est leur maison. Mais j’aurais dû partir avant l’aube, dire au-revoir aux inconnus, partir, sur Québecair, dans un grand Boeing bleu de mer....

Partir avant l’aube.

Avant demain matin.