GROSSE FATIGUE cause toujours....

Accueil > Photographies > A propos du photographe

A propos du photographe

samedi 26 septembre 2015, par Grosse Fatigue

Les photographies des vingt dernières années dorment dans des boîtes en fer sous l’escalier. Les tirages noir et blanc sont dans les tiroirs de mon bureau. Il y a des lieux interdits dorénavant. Ne pas ouvrir. Pandore. Pandore.

Ma naïveté contemporaine m’a toujours poussé à imaginer que mes photographies resteraient à vie comme la symbolique des meilleurs moments passés avec les enfants et leur mère. Je me souviens de l’acharnement ridicule de ma mère, découpant chaque photo de ma sœur afin d’en bannir son mari, ce traître. Je trouvais cela idiot parce que les photos avaient alors un bord biscornu, qu’elles ne rentraient plus dans les albums et encore moins dans les cadres, que leurs formats ne correspondaient à rien si ce n’est à la tentation de l’effacement, de l’oubli. Elles étaient devenues le contraire de ce qu’est une photo : une absence en sorte. Mais ma pauvre mère dans sa folie aimait découper les gens, parce qu’elle aurait aimé les tuer, et l’on retrouvait parfois sous un fauteuil quelques restes de visages, des mains, des pieds, des morceaux de papier Kodak™ mat et bleuté, années soixante-dix.

Il y a des dizaines de boîtes sous l’escalier. Des 13X18 papier brillant marges blanches Fuji™. Le Japon a gagné. La grande classe. Sur les photos, les enfants grandissent. Avec toi au milieu. Je dis toi parce que depuis que tu m’as dit que tu venais me lire ici, je suis en colère. Tu es sur les photos. Il y a des traces. Et te voir en photo me fait vomir. Je ferme le couvercle.

En fait : j’ai peur.

J’ai éprouvé la même chose à la mort de mon frère. Il était partout et pourtant, à cette époque, on faisait peu de photographies. Mais le voir souriant me rendait fou. Je me souviens de cette photo particulière où mon frère jonglait avec un balai sur le menton et une assiette par-dessus. Je me souviens du moment où elle a été prise, chez ma sœur en Bourgogne, par mon beau-frère qui bossait chez Pathé. Il avait un Nikon F magnifique et l’a toujours, avec un 35 mm à F:2. Autrefois, on disait bizarrement un 2 de 35, mais je trouve cela incongru. Les photos de famille devraient nous faire plaisir. Elles me laissent le sentiment étrange de m’être trompé pendant des années, tout en le sachant.

Je ne sais pas quoi faire de ces photos. J’ai juste peur qu’elles grimpent la nuit vers moi, et qu’elles s’allongent sur mon lit, et que je les vois, et qu’elles me disent : regarde ton passé. Et franchement, je préfère ne rien voir. Car je ne suis jamais sur ces photos. Presque jamais. Je n’y suis pas non pas parce que je suis le photographe. Je n’y suis pas parce que tu n’as jamais éprouvé le besoin de m’y mettre.

J’étais l’homme invisible. Le photographe est l’homme invisible, l’homme en retrait, l’homme du regard. Et, face à lui, des cartons de son passé, visibles, en tas, dans des boîtes en fer. L’homme invisible face à lui-même, regardant dans le rétroviseur.