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Mon fils a quinze ans demain

samedi 26 septembre 2015, par Grosse Fatigue

Il est dans la grange à jouer du piano. Il joue du Supertramp et ne joue quasiment que ça, à cause de son père qui trouve ça bien parce que : ça lui rappelle ses quinze ans.

Alors je me mets dans la tête de mon fils, pour essayer de changer ma vision des choses. Il est au piano et joue avec son petit frère, un tout petit frère de sept ans avec un saxophone dans les dents qui fait poueeeeettttt et pouuuuuuuuet. La grande sœur est partie à un anniversaire. La terrasse est éclairée du soleil blanc de la fin septembre. Des gendarmes grignotent solidairement les graines des roses trémières. La petite sœur finit de prendre sa douche. Mes enfants sont musiciens et gentils. J’en suis heureux. Et ils sont là, cette semaine. Le petit m’a dit qu’il était bien dans sa maison. Et sa sœur aussi. On est bien avec toi papa.

Mon fils a quinze ans demain et ça n’était pas gagné. Sous ses cheveux courent des cicatrices et dans sa tête des points de suture. IL y a dix ans, on lui retirait un œuf étrange dans le nid du cervelet, on lui retirait tout en lui retirant son sourire, comme celui du gamin à la fin de "La guerre est déclarée" de Valérie Donzelli.(Je t’aime Valérie) . La moitié de son visage ne souriait plus. Il sourit à nouveau parce que l’on a triché un peu, en lui greffant un autre muscle à la commissure des lèvres. Il sourit depuis la sixième mais il sourit peu. Il m’avoue qu’il n’a que très peu d’amis et qu’il est, en quelque sorte, à regarder le monde.

A regarder le monde.

Nous avons parlé du processus totalitaire qui revient, de ce qui pourrait être sa vie d’adulte, des musiques d’autrefois et des gens drôles qui mouraient du cancer en nous racontant qu’il faut vivre heureux en attendant la mort. Il est attaché à l’idée de justice. Il vit dans sa tête. Je n’en sais pas plus mais ça m’intéresse. Je ne pense pas que mon père se soit intéressé à mes quinze ans au-delà du problème de mon passage en seconde. "Pourquoi aller en seconde alors que tu pourrais apprendre un vrai métier ?"

Mon fils a échappé à cela. Mais je ne sais pas si c’est vraiment mieux de l’encourager ainsi. Un ami m’a dit que la musique, c’était l’intermittence ou l’enfant précoce. Alors que reste-t-il ?

Mes enfants sont là et demain le plus grand aura quinze ans. Je me souviens du jour précis de sa naissance, de la sortie du corps tranquille de sa mère étrange, qui me restera à jamais inconnue. Elle m’avait demandé de baisser le son de je ne sais quel machine. Puis d’accélérer le goutte à goutte. L’enfant est sorti et j’étais père. C’était il y a quinze ans.

Dans un mois nous passons devant le juge. De quoi est né cet enfant et les trois autres ? Je n’en sais rien. Je sais que je les aime. Le divorce est une sorte d’avortement secondaire, auquel je ne comprends pas grand-chose.

Un avortement secondaire, qui couperait les causes de la vie à défaut de la vie elle-même. Mais ils sont là, tous les quatre, et rient parfois. Et rient souvent.