GROSSE FATIGUE cause toujours....

Accueil > Généalogie du dégoût > Deux alpinistes

Deux alpinistes

mardi 1er septembre 2015, par Grosse Fatigue

Je lui ai écrit.

Nous sommes comme deux alpinistes.

Et je sais déjà que nous sommes statistiquement très nombreux à ressentir cela. Les chiffres ne trompent pas. Les chiffres ne trompent personne. Ma grande fille m’a dit papa, ne t’inquiète pas, tous les parents de mes amies ont divorcé. Move on en quelque sorte.

Deux alpinistes.

Chacun encordé à l’autre. Dans la tourmente. Deux voies différentes peut-être. Un éloignement. Puis des tentatives de rapprochement. Elle est revenue début août. Malhabile comme la fugue d’autrefois qu’on jouait tous les trois, dans la chanson de Barbara. Elle a fait ce qu’elle a pu. Elle est revenue parce que je lui manquais tout le temps. D’autres femmes ont sans doute ressenti cela. Pour d’autres hommes et vice-versa et ainsi de suite.

Deux alpinistes encordés. L’un des deux tente d’empêcher l’autre de sombrer. A chacun de ses gestes pour sauver l’autre, il y a une chute. Et celui qui chute entraîne celui qui essaye de le retenir. Et chaque pas l’un vers l’autre se solde par deux pas en arrière. La volonté ne sert à rien.

Elle est revenue à un moment donné, après avoir commencé son voyage au bout de l’ennui. C’est l’ennui le seul argument. Elle m’avait prévenu : elle s’ennuierait avec lui.

J’y voyais comme une promesse de retour. Comme un appui.

J’ai essayé de tirer sur la corde. Elle avait un appui.

Mais que se passe-t-il donc ? Ces gestes, nous les connaissions par cœur. Nous savions les faire. Nous nous tenions sur ce chemin-là, avec les enfants, les amis, la maison et la joie.

Dévisser.

Comme on dévisse les meubles, les étagères, le passé. Déconstruire. Détricoter. En finir.

Elle me fait signe plus bas, en contrebas de la falaise. Je tire sur la corde et elle s’éloigne. A chaque geste, elle s’éloigne. Elle me fait signe et s’éloigne à nouveau. Il faudrait demander de l’aide mais c’est une affaire personnelle. Chaque élément amené, de l’eau au moulin, les disputes, les arguments : dévisser. Glisser vers le bas. S’éloigner.

Plus je tirais, plus elle descendait. C’était comme dans un rêve, le rêve adulte de nos impuissances partagées. Le cauchemar. La maladresse.

Et les spectateurs m’appellent au combat. Et les spectateurs me disent de lutter. Rationalité. Froid. Analyse.

Et je lutte froidement. Et j’analyse. Et j’encaisse. Et je lâche la corde plus d’une fois. Et je regrette à chaque fois.

Elle tire vers le bas. Elle s’éloigne.

Il n’y a rien à faire.

Il faut s’y faire.

D’autres gens sont passés par là.

Refais ta vie il est temps.

Des choses comme ça.

Elle a été abjecte tu perds ton temps.

Il y en a d’autres : il y a le choix. Avec ton bla-bla-bla, tu ne devrais pas avoir de mal à trouver une autre mère à tes quatre enfants. Non : pas ça.

Merde. Je ne m’y fais pas.

Je fais de mon mieux. Je tire encore sur la corde. Je ne la vois plus. La corde est coupée, usée, morte. Elle a dû chuter. Elle s’est écrasée. Je ne fais plus rien. Je remonte la falaise, je vais voir le paysage. Je me vois dans les Alpes, un grand parterre d’herbe verte devant moi. Des pâturages, des moutons, un ciel de traîne. Seul enfin, un panorama.

Je me retourne et la voilà. C’est le moment du retour. Je vois la corde cassée entre nous, et elle qui me fait signe, qui m’enlace. Qui m’embrasse difficilement. Qui me demande des nouvelles du paysage, qui voudrait que je le décrive. Je fais de mon mieux. Que vient-elle faire à nouveau ici ? Je lui montre la corde et le passé. Elle veut voir le paysage.

Je me souviens des rêves des disparus quand, enfant, mon frère mort venait me voir la nuit. Il avait les yeux brillants et j’étais content de savoir que les morts vivent encore dans nos rêves.

Elle vit encore dans mes rêves.

Comme les Sirènes, comme Ulysse.

D’autres me crient : il y a plus grave. Reprends-toi. Pense à ton boulot. Fais des photos. Ecris. Va rouler. Pense à toutes les femmes qui t’attendent.

Les yeux de mes filles. La petite qui pleure la veille de la rentrée. La petite qui voudrait que tout redevienne comme avant.

La vie contemporaine en compte tant, de ces couples d’alpinistes. Ou peut-être pas.

Et puis elle repart.

Je regarde le paysage. Je lui demande un dernier mot, juste un dernier mot. Mais rien.