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Choses vues un soir de canicule

samedi 18 juillet 2015, par Grosse Fatigue

En rentrant hier soir, poussé par le vent du sud qui ralentissait le temps, j’ai vu des gens.

J’ai vu :

- Trois femmes Rom regarder une émission en roumain sur une tablette, accroupies sur le pas de la porte d’un magasin fermé, vers minuit. Chacune avait les pieds tordus dans des tongues, des pieds semblables, comme des pieds d’ouvrières agricoles perdues. A l’entrée de la ville, près d’un pont sous la voie ferrée, leurs cousines habitent avec leurs cousins. Les gamins traînent sur le seuil. Les hommes réparent dans la rue des voitures inconnues. Les femmes étendent de grands tapis sur des clôtures démolies.

- Un éboueur discuter au cul de la benne avec un autre éboueur, une clope roulée à la main, dans son gant d’éboueur. Ils parlaient de choses importantes pour eux, dans l’odeur universelle des sacs poubelles percés et vieux d’un jour. Je ne me suis pas attardé. Je me suis demandé si la clope lui permettait de supporter l’odeur, alors que les deux odeurs se mélangeaient, de toutes façons. J’ai pensé aux habitudes, et j’ai continué mon chemin en me disant qu’il faudrait interdire les emballages en plastique. Puis le plastique en général. L’ère plastique s’achèvera un jour.

- J’ai pensé à l’ère du plastique pendant un bon quart d’heure. Je suis la génération de l’ère plastique. Mes parents ont connu celle d’avant. Il y avait des objets en fer et en bois, du verre, et un peu de rareté entre deux guerres mondiales. Puis est venu le plastique. Et l’on en redemande. Il faudrait que cela s’arrête. Mais bon.

- Ai croisé deux couples d’amis. Le premier avec leurs deux enfants. Un peu gênés de me voir seul. C’est la première fois qu’ils me voient sans elle, et sans les enfants. Je sais que ça le rend triste. Il opère des enfants et est aussi silencieux qu’il n’est généreux. J’aurais voulu lui parler de Riad Saatouf parce qu’il est Libanais. Et j’ai pensé au commentaire sous la photo d’une amie métisse de David, sur Facebook, commentaire stipulant que David aimait l’exotisme. Il ne faut pas ramener les gens à leurs origines, il ne faut pas la ramener. J’ai salué les autres amis, en regardant les gens en terrasse.

- J’ai remarqué une Asiatique très jolie avec des jambes à la table d’à-côté. J’aimerais qu’elle fête mes cinquante ans avec moi l’année prochaine, à San Francisco. Entre autres.

- Trois Pakistanais la tête collé à une vitre, les mains autour du visage, pour mieux conjurer le reste de contre-jour, et voir l’intérieur vide de l’ancien restaurant indien. La surprise rencontrait le désarroi. Il semblerait que ce ne sont pas seulement les congés annuelles.

- Le café libéral qui se voulait un café "pour faire du business" est fermé. Sans doute depuis longtemps. J’en ris encore. Le patron avait l’air d’un vrai con.

- Trois filles de dix-neuf ans en mini-jupes et talons hauts, me toisent comme on toise son père. L’air est chaud et je chanterais bien du Polnareff si seulement j’avais bu. J’ai acheté un Nikon Df d’occasion par pure nostalgie. Les photographes me comprendront. Les vrais photographes ont toujours du mal en s’apercevant de l’effet que leur font les jeunes filles. Merde.

- Vu l’ami chez qui j’ai dîné. Seul sans ses quatre enfants, seul sans sa femme. Nous partageons un vin rosé, et le même nom. Il s’appelle aussi Fatigue. J’étais seul sans mes quatre enfants, et sans leur mère. Mais c’était d’une manière moins temporaire que la sienne. Autour du parc fermé à 22 heures, les gens riaient. Une grande maison silencieuse était à vendre. Quand la nuit fut tombée, une chauve-souris faisait des pirouettes réjouissantes au-dessus des pistaches.

- Vu le clodo qui vend des plantes. Il a maintenant quatre chiens et est imbibé en permanence à quatre grammes, ce qui va de soi. Il a la chance de ne reconnaître personne. Il a le courage de vendre des plantes dans des pots de récupération, des plantes qu’il trouve en marchant quand il peut marcher. Il lui reste un érable à cinq euros. Il l’avait déjà lundi dernier. Nous sommes vendredi. Nous sommes : c’est déjà quelque chose. Par mimétisme, ses chiens ont l’air aussi tristes et accablés que lui. Il est mort en suspens. Je n’y peux rien.

- Je prends des photos la nuit près du théâtre. On y croise dans l’année de vieux bourgeois et quelques professeurs dans des concerts classiques auxquels je n’irais plus jamais. On y voit des bourgeois et des enseignants dans des pièces de théâtre novatrices. Tout cela est subventionné avec l’argent de tout le monde. Pour les pauvres, on organise un concert gratuit une fois par an sur la grande place de la mairie. On y invite un type ou une nana ayant gagné un radio-crochet à la télévision (SIC). Tout le monde est content.

- La Banque de France va fermer. Les promoteurs immobiliers se lèchent les babines. Mais tant de murs clos et d’espace disponible ne fait pas le printemps. Les gens iront ailleurs.

- Près de la gare, les parkings superposés sont illuminés jour et nuit. A l’ère du plastique, il faut ajouter l’électricité. Elle rend le plastique mou parfois.

- La chatte m’attend à la maison. Elle s’ennuie. Elle roucoule en se tortillant sur les marches de l’entrée. C’est ma seule amoureuse permanente.