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Moi aussi je suis un soir d’été

vendredi 26 juin 2015, par Grosse Fatigue

Je crois que la nuit est tombée sur la terrasse que j’ai faite il y a quelques années avec du pin douglas de chez nous. Je n’en suis pas si sûr j’entends des motos au loin. Dans le jardin de mon enfance, un crapaud sonneur commençait à chanter vers minuit l’été. Je ne l’entends plus que dans ma tête.

Le blanc de l’écran m’illumine solitaire. Alentours, il y a quinze box radiations wi-fi. Cette phrase n’avait aucun sens dans les années soixante-dix et qu’est-ce qu’on en a à foutre effectivement ? Je me le demande. Une demi-lune sombre à l’ouest, derrière les feuillages du figuier, à côté du cerisier qui n’a rien donné cette année. Il avait pourtant fleuri au printemps. Mais je lui avais parlé et j’ai senti le cafard le prendre en avril. Allez savoir.

J’aime ce soir d’été. J’ai l’impression que c’est le dernier et qu’il faut le savourer. J’ai vu les deux petits à la chorale ce soir. J’ai emmené les deux grands. A l’audition des filles, le prof de violoncelle m’a demandé comment allait la famille Fatigue. Il ne savait rien du départ de la mère et nous imaginait sans doute autrement que dispersés. A la sortie de la chorale, un ancien voisin m’a presque embrassé, m’a parlé de son départ à elle et du con avec lequel elle vivait. Moi, je voulais juste savourer l’été. J’ai autorisé les enfants à jouer au jardin jusqu’à dix heures. Puis la plus grande a regardé la fin d’un film avec moi et m’a posé des questions. Je crois qu’elle était heureuse en mangeant des framboises, même si je lui avais déconseillé de les cueillir si tard, parce qu’elle confondrait les roses et les blanches... et que nous finirions avec un goût de pourri dans la bouche.

J’ai commencé des tas de textes. Des longs des cours des cons des lourds. Mais rien qui sonne. Du ronflant sur les sociologues cons (Wieworka qui compare Daech à la Révolution Française, Todd qui dit n’importe quoi pourvu que ça se vende, Morin qui n’est que Morin), un portrait de copain d’enfance, des choses comme un herbier : sans importance. Rien à pousser jusqu’au bout. Rien du tout. Parfois, tout cela me désole. J’écris parce que j’en ai besoin. Je veux parler du hangar dans lequel nous avons parlé en juin 1984 avec une amie, Anne, une première de la classe, joufflue et honnête, une fille pour ainsi dire formidable et qui est vétérinaire en Bretagne. Nous avions parlé dans une nuit comme celle-ci, les insectes en plus avant Monsanto™. Tout était à faire. Le lycée était terminé, j’avais l’impression d’avoir le droit d’être jeune.
Ce soir mon fils m’a dit qu’il avait terminé le collège. Quatre ans passés.

Avec Anne et quelques autres, j’avais l’impression d’être intelligent. Le bleu du ciel était resté intense et le soleil n’avait disparu que quelques heures. Nous avions marché dans un champ, en pleine nuit. On y voyait comme en plein jour et nous avions bu pour nous donner un air adulte. J’en étais fier et très ému. Nous avions enfin tous les droits. C’était un soir d’été.

J’ai l’impression d’avoir terminé un pan de vie comme on termine dans un mur. Mais un murmure, un frisson, une libellule la nuit, et tout repartira. Parfois, j’essaye d’y croire même si je ne suis pas de droite. Il ne faut pas se laisser aller à la mélancolie, surtout si c’est génétique. Il paraît qu’il existe des familles d’alcooliques. J’en ai vu à la chorale au premier rang. Je voulais écrire sur elles et puis à quoi bon ? Les cas sociaux ont aussi droit à la liberté. Je me demande s’il n’existe pas une propension génétique à la mélancolie. Je n’irais pas vérifier, mais c’est sans doute une maladie mentale qui pourrait rapporter gros à l’industrie.

Pas d’hirondelle, pas de hiboux. Rien que le sifflement de la journée passée au soleil, un moustique qui passe devant mon écran, un peu de fraîcheur qui tombe. Des milliers de gens se préparent au départ, des milliers d’autres ne se préparent à rien. C’est fin juin, et je n’y peux rien.

Des gamins vont vivre des amours d’été, des chagrins dans la bagnole, en remontant le long des fleuves, sans Michel Fugain.
Les étés, c’était si bien.