GROSSE FATIGUE cause toujours....

Accueil > Chroniques potagères > Je me tais en terrasse

Je me tais en terrasse

mardi 16 juin 2015, par Grosse Fatigue

Nous étions en terrasse sur un boulevard tranquille à Lyon. Je ne me souviens plus du nom du restaurant mais ça me reviendra peut-être. On y mange bien. Nous étions en terrasse et j’observais les gens aux autres tables ce que je fais souvent quand je n’ai pas d’appareil-photo. Ils étaient jeunes avaient trente ans et même moins puisqu’une fille a demandé à la serveuse ce que l’on pouvait manger avec sept Euros. Il y avait le café gourmand alors la fille s’est montrée ravie et le garçon qui lui faisait face apprit la nouvelle avec un sourire radieux. J’aurais tout donné pour être comme eux à vingt-cinq ans dans la dèche avec Orwell à Paris ou Londres même si j’étais encore à Lyon.

Des gamins en BMX sont passés devant nous et ont freiné avec nonchalance les pieds sur le bitume. Une fille en vélo hollandais les suivait en rêvant. Ils devaient se sentir forts et légers, sans contrainte et sans lendemain. Même le bac n’avait pas d’importance. Le Bac, c’était peut-être l’année dernière, ou bien l’année prochaine. La vie dans la chaleur qui monte était à la légèreté, à l’ivresse, aux discussions.

Je sais que nous étions comme eux, juste à la veille d’avoir des enfants. Le meilleur moment en attendant ceux à venir. Un peu la bohême même si le prix de la vie est un peu trop élevé dans le centre des villes. Un peu la bohême et traîner en terrasse en buvant des bières, avec un tatouage à la mode pour symboliser l’âge du cheptel. Je sais que nous étions comme eux et que nous sommes passés par la même case. J’ai croisé dans Lyon une ancienne collègue qui m’a fait comprendre parce que j’avais oublié que le hasard fait bien les choses et que le monde est minuscule. Elle portait son fils endormi. Elle vient de quitter leur père je lui ai raconté mes sales histoires je l’ai laissée comme ça. J’ai repensé à elle en terrasse, au milieu des couples attablés. Je me souviens de son entrain à partir à Lyon en couple et d’y faire des enfants. Cinq ans plus tard elle n’appartient plus ni à la terrasse ni aux tables ni à rien. Le petit dort dans ses bras et c’est comme ça.

Je sais qu’il ne faut rien leur dire, parce qu’ils savent déjà à quel point tout est volatil. Je ne leur dirais rien je ne crierai pas sur les toits, il vaut mieux les laisser croire.

Oui mais quand même.

Non. Je ne dirais rien.

Oui mais merde.

Silence.

Putain fait chier.

Je vais leur dire.

Je vais leur crier sur les toits !

Profitez mignonnes, allons z’enfants voir si la rose... Putain ouais, vous allez voir que ça va pas durer ! Moi aussi j’ai connu la bohême attablé dans des soirs à n’en plus finir, des nuits longues, à dormir debout le lendemain ! Moi aussi j’ai été englouti par le temps qui passe et j’ai perdu la partie !

Mais putain ta gueule !

Ne vous y fiez pas ! Ça va s’écrouler !

Mais tais-toi ! Mais ça ne sert à rien ! Il faut qu’ils vivent ! Les illusions ! La chaleur de juin et la brise qui descend avec la nuit qui tombe ! Le vin de la jeunesse et John Fanté ! Il faut qu’ils vivent ça car chaque chose en son temps ! Le reste, les statistiques et les procédures, les probabilités et les déceptions, ça viendra demain ! Mais profite donc du moment ! C’est si bien !

Tais-toi, tais-toi !

Je les regarde à nouveau. Le type fauché comme les blés a les yeux qui brillent et de gros anneaux dans les lobes des oreilles. La fille se penche vers lui en partageant son plat à sept euros. Je les regarde en silence.

Je me tais en terrasse.