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En finir avec le Conservatoire

mardi 18 novembre 2014, par Grosse Fatigue

Dans le cadre de l’étude de la mésinterprétation des classiques par la gauche de droite au pouvoir, voici un nouvel épisode, parisien s’il en est, relevé dans "Le Monde" en ligne, un journal privé aux ambitions de gauche de droite, enfin, j’imagine.

Avant de faire référence à cet article, il me reste quelques impressions. Et j’aime les impressions, comme en suspens, ces souvenirs, ces flous.

D’abord, autrefois, enfant, je ne savais pas bien ce que c’était. Il y avait Véronique Gens dans ma classe, de la maternelle au CM2. Véronique Gens est une grande Soprano, ce qui ne veut pas dire qu’elle appartient à la mafia. Ça veut dire qu’elle est bien élevée. Alors que je courais spontanément me cacher dans mon jardin - nous habitions une grande maison ancienne avec un grand jardin et des fantômes d’animaux enterrés dedans - Véronique Gens allait au conservatoire. Nous habitions dans la même rue, mais pas dans la même ville. Sa rue avait donc un autre nom que la mienne. Véronique m’intriguait énormément. J’étais déjà prétentieux mais je n’avais aucune raison de l’être. Juste cette sensation de comprendre les choses aussi bien qu’elle sauf qu’elle en savait tellement, que je me demandais d’où cela pouvait bien provenir. Quand elle se mit à jouer du piano en CM2 tout en chantant, et que notre institutrice ne voyait plus qu’elle, j’ai sans doute ressenti un picotement de lutte des classes, juste un petit picotement sans gravité. CAR : nous n’étions que des enfants. Quand nous sommes allés écouter de l’opéra chez notre institutrice (qui avait deux fils turbulents, et un mari tout mou), et que seule Véronique Gens comprenait la musique, je n’ai plus rien ressenti du tout. C’était comme de goûter un plat qui n’aurait pas été de la nourriture, ou, pour le dire plus simplement, pour lequel personne ne m’aurait prévenu qu’il s’agissait bien d’un plat.
Oui, j’en vois déjà au premier rang (des élus parisiens) s’indigner : vois-tu Fatigue, ce que tu as vécu, c’est le déterminisme social ! Les parents de Véronique étaient sans doute pharmaciens dans l’industrie, alors que ton père était chef de chantier et ta mère au foyer ! Je connais le discours. Mais je tiens à dire que je n’ai pas ressenti cela. Car Véronique m’a appris bien des choses, le nom des petites fleurs bleues dans les champs. Ainsi que le féminin d’enfant, enfante, pour lequel elle avait bravé la moquerie d’une institutrice remplaçante et bien embêtée en vérifiant dans le dictionnaire.

J’insiste : nous étions des enfants.

Et ma grande Véronique - je suis très très fier d’elle aujourd’hui, je sais que c’est absurde, mais elle est devenue sublime. Je ne sais même pas si j’oserais l’aborder à la fin d’un concert, si elle venait se perdre par hasard dans mon patelin. Je lui offrirais des roses et lui parlerais du passé, en évoquant Aznavour puisque je ne connais rien de l’opéra, assurément. Et donc cette grande femme qui chante de l’opéra, eh bien, je la trouve formidable. Quand je l’entends parfois, je me dis que tout cela valait la peine.

Et que nous aurions tous dû aller au conservatoire.

Aujourd’hui, j’y vais presque tous les jours. Les quatre enfants y sont. Malgré les conseils du saxophoniste de notre petit quartet. Il m’a dit : "Mais retire donc ton fils de là ! Grosse ! (Il m’appelle par mon prénom). Tu vas tuer la musique qu’il a en lui ! Regarde un peu ! Au conservatoire, y’a que des gamins de bourgeois ! Ils les mettent là pour qu’ils s’habituent à bosser comme des malades ! Pour finir en prépas ! "

J’ai répondu que j’avais lu Bourdieu, moi, monsieur, et pas qu’un peu. Et que j’étais bien ravi que mes mômes soient au conservatoire du patelin, et qu’on les force à faire de la musique. Parce que moi, monsieur, j’ai vu Véronique Gens quand elle était petite et, monsieur, je peux te dire que Véronique Gens : elle aimait la musique. Et mes enfants aussi. Et leur mère aussi. Et moi donc. Je pense que le conservatoire est le dernier endroit où l’on enseigne vraiment aux gamins parce qu’en musique, on ne peut pas tricher. On triche très tôt à la primaire. On se fout des déliés et des règles de grammaire, je ne parle plus de l’orthographe qui ne me sert essentiellement qu’à faire confiance ou non aux types qui vendent des vélos sur le Bon Coin point FR... Je ne parle pas du collège où tout s’écroule. Non. Au conservatoire, on apprend la grammaire et l’orthographe, l’histoire, et puis on joue. Non, ça n’est pas drôle. C’est normal : la musique, c’est difficile. Il faudrait dire cela aux élus parisiens de la gauche de droite qui s’imaginent qu’en simplifiant, on va pouvoir ouvrir le Conservatoire aux gamins défavorisés. Il faudrait surtout obliger tous les enfants à faire de la musique huit heures par semaine à l’école. Le Conservatoire ne serait plus l’affreux lieu où les bourgeois mettent leurs gamins paraît-il. (Comptez-moi parmi eux). Et d’ailleurs, oui AILLEURS, au Venezuela, on crée des orchestres symphoniques dans les favelas ! C’est pas formidable ça ?

Alors paraît-il, l’académisme tuerait le conservatoire (il faudrait enseigner David Guetta en Formation Musicale Générale, n’est-il pas ?), le chant est trop complexe (A quand des cours de rap ou, pire, de slam ?), oui, il faut détricoter, détricoter nos classiques, continuer à en finir. Depuis que j’ai lu ce qu’a dit Onfray, je suis heureux. Je suis moins seul. Je me répète, je sais.

Je me répète, je sais.

Je me répète : c’est la base de la pédagogie.

Quoi ?
Ah oui.

L’article ?

C’est .

Bon. C’est sans doute foutu quand même. L’air du temps est à l’égalitarisme final, puisqu’on est impuissant à voir dans les enfants autre chose que des héritiers. Mais si l’on pouvait insister un peu, mettre un violon dans toutes les petites mains vers six ou sept ans, un violon subventionné avec la confiscation des retraites-chapeau, ce serait quand même....

Ce serait quand même bien.