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L’avenir du hasard

lundi 12 mai 2014, par Grosse Fatigue

J’avais revu Sandra par hasard sur le quai du RER à Austerlitz. Je veux dire à la gare d’Austerlitz, n’étant guère un amateur de Napoléon. C’était l’époque où le hasard faisait bien les choses. A St Michel, j’avais pris Sandra en photo au Minox™, et son image en diapositive me comblait d’aise : on regarde rarement les diapositives, c’est un peu solennel. Elle était devenue un souvenir rare, juste une fille photographiée à la sauvette en attendant une amie qui ne viendrait pas. Comme son amie à elle ne venait pas non plus, nous avions discuté. Elle avait ensuite disparu jusqu’à ce jour de hasard de la gare d’Austerlitz. Nous nous revîmes, je lui offrais sa diapositive, et elle disparut pour de bon, après avoir pris connaissance de ma personnalité, ce qui lui fût rapidement suffisant, et je la comprends.

En cours de sociologie bourdieusienne, la prof de méthodologie bourdieusienne nous confiait son peu de confiance dans le hasard. Le hasard n’existe pas. Elle en était certaine. Le "Choix du conjoint" en était l’une des preuves. On ne tombe pas sur l’autre par hasard comme j’étais tombé sur Sandra avant qu’elle ne me quitte. Cette inexistence du hasard dans la vie humaine consistait essentiellement à croire en des lois puissantes, ces choses qui nous échappent, des forces sociales constantes, historiques, et souvent manipulées par d’autres.

J’ai toujours aimé le hasard quand il consiste à être lui-même, à provoquer des petits bonheurs et les moments fondamentaux. Il faut favoriser le hasard. S’il en existait des graines, nous pourrions les jeter à tout-va n’importe où. Mais il n’y a pas de graines de hasard, et, déjà, on nous dit que le hasard qui régnait sur internet vient de disparaître. La recherche par mots-clés est gangrénée par les deux bouts : d’un côté les commerçants, de l’autre les algorithmes. Je recevais autrefois quelques courriers dus au hasard. Il suffisait d’un titre dans un mot-clé et le moteur géant faisait apparaître mes textes, au petit bonheur la chance, périphrase du hasard, et certitude des rencontres.

Tout cela est bien fini. Rifkin avait raison : c’est l’heure de l’abonnement. Le hasard a disparu d’internet. IL FAUT ALLER A L’ESSENTIEL. Je l’écris en gros des fois que le gros moteur de recherche fasse une exception pour les majuscules. Mais rien n’est sûr. En allant à l’essentiel, on rate les paysages et les auto-stoppeuses, mais aussi la culture inévitable glanée ça et là, parce que l’on ne s’y attendait pas. Comme si tout était prévisible.

La prof de sociologie a finalement raison. Internet supprime le hasard, encore mieux que la ségrégation sociale ou urbaine. Il existe maintenant des sites pour que les gens identiques se rencontrent, dans le confort permanent de la connexion du même genre. Le hasard restant sera celui des catastrophes, l’effrayant.