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Je vais aux champignons

lundi 18 novembre 2013, par Grosse Fatigue

A l’automne après avoir ramassé les potimarrons, je vais aux champignons. Retrouver la forêt me fait un bien fou, même s’il n’y a pas un seul champignon comestible et même pas un seul champignon, malgré mon téléchargement du calendrier lunaire dans Ical™, qui m’assurait que la lune montait. Il n’y a rien sauf des chasseurs au loin, des bouteilles en plastique un peu partout, et des sacs MacDonald’s™ dans les fossés. Les clients des fast-food n’ont sans doute aucun moyen d’information les pauvres, les sales pauvres ! Ils ne savent même pas qu’il faut jeter ses détritus dans les poubelles adéquates, afin de les recycler. Je me console en espérant qu’ils atteindront le cancer avant moi, et que je continuerai longtemps à chercher des champignons.

J’ai aussi croisé des cantonniers équipés d’énormes machines dorsales à souffler les feuilles, et d’autres avec des rotofils™ en guise de raclettes... Le tout pour un résultat proche de zéro, surtout les jours de vent. Une croisade pour la raclette et le râteau !

En regardant la forêt de chênes et de châtaigniers, mon esprit s’évade. J’en viens à imaginer la mousse sur les toitures de nos maisons abandonnées, quand nous serons enfin partis d’ici. Et quand je dis "partir", ça n’est pas pour aller quelque part, ni sur Mars pour y finir suicidé dans une version d’Alien™ sans monstre intergalactique, ni même dans une vision cybernétique à la 2001™. Non, partir comme quand on manie l’euphémisme du dernier voyage, celui où l’on meurt et c’est tout, pour finir pourrissant compost fertile au pied des grands arbres. Je veux avoir le droit de pourrir dans un cercueil recyclable un jour, sous une futaie et rien d’autre. En cela, j’aime les cimetières américains, moins marbreux, même si leurs pelouses gâchent autant d’eau que les golfs en Tunisie.

Je n’ose imaginer que l’on pourrait disparaître. Ce serait pourtant le progrès final et la vie (des autres) aurait enfin un sens. La mousse envahirait les toits, les cages seraient ouvertes, les zoos abandonnés, et des milliers d’espèces finiraient par coloniser la planète d’une manière nouvelle, en attendant la fin dans quelques milliards d’années. Et aucun Bruce Willis™ pour trouver un vaccin, pas d’armée, même de singes.

En écoutant mes propres désirs - je rêve encore d’un nouveau vélo en carbone fait en Chine par des Allemands - je sais bien que je ne vaux pas mieux que d’autres, et qu’il faudrait peut-être arrêter notre progression vers le contrôle. Nous irons puiser du pétrole même dans nos cœurs s’il y en avait, Soleil Vert™ se ferait réalité, il suffirait d’avoir un peu faim ou un peu froid, même seulement quelques jours, pour que l’on se détruise les uns les autres.

Ma chaudière "bois" est tombée en panne vendredi soir à vingt et une heure trente quatre. Deux jours à trois degrés avec quatre enfants. Si en plus le frigo avait été vide et que le quartier, la ville, la région, le pays, le monde entier soient dans la même situation, la fin viendrait vite.

Papa tu délires ! quand j’en parle aux enfants.

Non, je ne délire pas. Contrairement aux libéraux, je sais qu’il n’y a pas de solution technologique à nos besoins énergétiques. Rifkin™ peut bien aller se rhabiller avec ses croyances de distribution égalitaire de l’énergie : le problème, c’est d’abord d’en produire sans être obligé de brûler les forêts pour y trouver du pétrole ou en faire du charbon.
Tout cela viendra un jour chez nous. Nous y serons obligés. On pourra alors pleurer sur la vertu.

Je viens de lire que les maires de France commencent à taxer fortement les gens qui possèdent des jardins, afin qu’ils vendent leurs parcelles. Quelle horreur ! J’ai moi-même un potager, un prêt à la banque, des dettes. Mon potager n’est pas rentable. Je ferais mieux de vendre le jardin pour qu’on y construise un pavillon verrue. J’achèterai mes potimarrons deux euros au supermarché. J’aurais aidé à la densification des centres urbains sans empêcher la désertification des villages, ni la construction des zones pavillonnaires exponentielles où naissent les nouveaux fascismes de demain, à coût de table en pin et de téléviseur très plat. Oui, avoir un jardin, c’est un privilège, voilà donc l’étrange gauche au pouvoir essayant par tous les moyens d’en finir avec tous les privilèges, sauf les siens, ses aéroports inutiles, ses nouvelles lignes TGV, j’en passe. La gauche au pouvoir est productionniste comme les autres, et ne savoure sans doute guère, même quand elle se dit écologiste, la chasse aux champignons.

Et pourtant, un jour, dans les fissures des tarmacs d’où ne décolleront plus aucun Ayrault, pousseront des chardons sauvages qui, avec le temps, refleuriront les printemps. Dans un dernier rêve, j’aimerais bien être là en songe, pour contempler le processus dans le silence retrouvé et les bruits des bêtes.