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Vive la pédagogie gadget !

mardi 29 octobre 2013, par Grosse Fatigue

Le type s’avance avec un Ipad™ wifi™ directement branché je ne sais où. Il me dit : sur le monde entier. Et là l’écran nous en met plein la vue à nous autres, professeurs d’autrefois, cours magistral dépassé, gnangnan qui lisent encore parfois mais rarement, des choses sur du papier. Tout s’allume c’est Noël on en redemande. Il s’agit de statistiques en temps réel, les deux catastrophes du moment. Voici le nombre de twits™ échangés par vos étudiants, voici le nombre de nouveaux comptes Facebook™ et leurs niveaux d’activités™, le nombre d’Iphone™ vendus à la minute, le nombre d’images mises en ligne, le nombre de SMS, le profil de la 4G, les MOOC™ de vos concurrents, les vidéos pédagogiques, le cours du CAC40™ et surtout surtout le nombre de Chinois et j’en passe tant je décroche déjà.

Et le type nous regarde et nous dit deux points ouvrez les guillemets.

COMMENT VOULEZ-VOUS INTÉRESSER LA NOUVELLE GÉNÉRATION AVEC DES COURS À L’ANCIENNE ET UN TABLEAU ET UNE CRAIE bande de tartes ?

Je lui balance le dernier livre de Michel Serres dans la gueule, à court d’argument. Il jubile. Car ce "grand" philosophe est bien d’accord avec lui : peu importe le tuyau, pourvu qu’on ait l’ivresse. Et le voilà qui nous montre comment faire des liens, des diagrammes, des flèches, de la dynamique, de la dynamite même si vous voulez, de partager, d’échanger, d’en rajouter, de profiler, d’évaluer, de suivre l’étudiant, de le motiver avec des vidéos et des jeux en ligne, sur des portails, des MOOC, des BOOKs™, des Crooks™ au besoin tout est là c’est la grande distribution sur petit écran.

Mes collègues impotents jubilent. Ça fait déjà dix ans que les 80% d’une classe d’âge échouent ici comme des obèses en Floride, à attendre qu’on leur accorde un bout de papier pour, parfois, devenir chef de rayon quelque part - on embauche dans la charcuterie - avec un bac + 5 à la clef. Oui, si la NSA m’écoute (Hi guys, you may be the last ones to read my crap : I’m glad), oui, ami Américain, il faut que tu saches que, malgré la baisse des bénéfices d’Apple™ ce dernier trimestre (600 millions plus gros que l’imagination d’un Sahelien par exemple), oui, ami Américain, non seulement tu as triomphé des Russes, ce qui nous a soulagés, mais tu as aussi triomphé de ma patience et tu peux aujourd’hui regarder ma lente agonie d’enseignant français. Oui, j’enseigne en anglais si tu veux tes concepts managériaux bidons constitués d’obéissance et d’éthique québécoise (les précurseurs en la matière, les Québécois traduisent au plus vite le creux de la pensée USA)... Oui, je veux bien brancher un Ipad™ dernier cri (Whaooouuuuuuuuuuuuuuu™ il est encore plus fin qu’avant !), oui, je veux bien être Tom Cruise™, oui, je veux bien raconter n’importe quoi, par exemple que le progrès technologique eh bien, eh bien : c’est le progrès quoi ! Oui ! Le progrès technologique c’est le progrès ! Je suis moi-même en train de partager avec mes deux cents curieux planétaires ma petite bafouille, là, dans mes toilettes, au milieu des magazines de photographie qui me vantent les trouvailles japonaises en termes de résolution et de pixels ! Oui, je rêve de nouveaux objets pendant que mes amis mâles rêvent encore de quelques femelles à sacrifier à l’obélisque flageolante et à nos derniers pets, oui ! Des objets, des guirlandes ! De la nouveauté ! Oui, je rêve d’un vélo, d’un autre, pour partir en forêt et m’arrêter cinq minutes dans une clairière à regarder un chevreuil interloqué, dans la lumière humide des matins de novembre que l’on déteste tant à La Défense parce qu’ils sont gris et ne ressemblent pas aux rêves classiques des fonds d’écran de ces connasses de secrétaires sans vie au bureau. Je regarde mon chevreuil prendre la fuite de peur non pas que je le blesse, mais qu’il me charme par cette inutilité si naturelle, si rare, par son absence de plan, de projets, par cette gracilité futile qu’autrefois nous trouvions belle. C’était même celle-la qui nous servait de définition du beau...

Je ne me fais aucune illusion : sombrer dans le confort c’est quand même sombrer. Et j’en ai de la chance d’éviter la boue les tranchées les shrapnels que l’on va célébrer à condition de découvrir quelques secrets quelques nouveautés cachées sur la Grande Guerre. Ah oui, j’en ai de la chance d’avoir tout ça à portée de main. L’important est d’aller vite, ce que me disait un "chef d’entreprise" l’autre jour à un cocktail où je pénétrais juste pour bouffer des petits fours et le voilà qui se présente et qui m’emmerde sans même me demander mon nom ma vie mon œuvre. Le voilà qui me raconte toutes ces entreprises qu’il a créées et qu’il faut dire à nos étudiants que l’important c’est d’aller vite, loin, fort ! Ah, quel con ! Puis il se mit à bavasser d’autres conseils à quelque autre crétin soumis connecté lointain téléphone smart et cellulaire à la main, voire deux : le pro. et le perso. J’ai bien deux montres par hasard, monsieur peut bien avoir trois téléphones dont un dans le cul pour vérifier son taux de cholestérol ! Et l’Ipad™ qu’il me dit ! L’Ipad™ ! Il paraît que vous l’utilisez en cours ! C’est formidable ça ! Vous prenez de l’avance ! Vos étudiants doivent adorer !

Je réponds doctement comme un docteur parce que je lui précise que j’ai un doctorat, même pas pour l’emmerder mais juste pour lui dire qu’autrefois, j’ai fait un effort. Je réponds en tant que docteur, comme si ça pouvait suffire à soigner les gens. Je lui dis yeux dans les yeux : les étudiants sont des cons, eux aussi. Et je m’éclipse en finissant le dernier petit four au saumon norvégien, pour cultiver mon cancer de l’intestin mondialisé. J’ai envie de crier FUCK YOU tout le monde mais je n’ose pas.

Je vais faire un tour en vélo.

Il y aura peut-être un chevreuil.