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A quoi ça sert d’avoir huit ans si on oublie tout quand on est plus grand ?

mardi 8 octobre 2013, par Grosse Fatigue

Je regarde le soir tomber sur le potager pourrissant : l’automne triomphe lentement. Les tomates pendent en s’ouvrant sans plus jamais mûrir, les feuilles disparaissent avec le vent et le soleil de ce dimanche ne fait pas illusion. Je suis sensible aux saisons.

Nous parlons avec les enfants. Et puis le petit me demande à quoi ressemblait mon enfance. Je parle du jardin du potager des chats des animaux, des cabanes dans les arbres et des dimanches à la pêche. Pas de ceinture à l’arrière et mon père qui fumait ses Gitanes-Maïs à l’avant. Ce n’est pas le grand succès les souvenirs d’enfance.
Le petit me demande si je me souviens de tout.

Je ne me souviens pas de tout. Une impression globale pour les bons jours. Des choses précises pour les mauvais.

Je me souviens bien de certains jours. Quand la maîtresse de maternelle a eu un accident de voiture. Et puis quand des milliers d’années après - quatre ou cinq ans d’adulte - on m’a dit qu’elle en était morte. Je me souviens du coucher de soleil au fond du jardin des voisins le huit janvier 1975 quand j’ai couru dire à mon père qui garait l’Opel™ que mon frère avait eu un accident de voiture. Je sentais bien qu’il se passait quelque chose. Je raconte mon histoire à mes enfants comme je raconte des histoires à mes étudiants. Il semblerait que - s’il devait exister une propension génétique chez l’humain - elle consisterait essentiellement à écouter les histoires pour peu qu’elles paraissent vraies. Je le dis aux enfants : les poissons se moquent bien des histoires de poissons et les chiens des histoires de chiens. Le petit dit que, de toutes façons, ils peuvent pas EN parler.

Les humains en font de la littérature et essayent de comprendre leurs vies et la disparation de leurs souvenirs en inventant des histoires. Et puis on oublie. Même les plus bêtes des humains aiment les histoires alors ils vont au cinéma voir Fast and Furious 6 et là tous en chœur les voilà à me demander : "On pourra le voir en DVD ?". Tant d’années à essayer d’en faire des gamins bien comme il faut pour entendre ça...

Et puis le petit reprend :
- "En fait, tu te souviens pas de tout ?
- Non.
- Juste des petits trucs un peu tristes ?
- Oui, et des impressions.
- Tu te souviens des impressions mais alors ça veut dire que tout ce qu’on vit ça sera des impressions quand on sera plus vieux ?
- Oui, comme des périodes avec des impressions qui nous restent. Des impressions vues d’en-bas parce que quand on est enfant, on voit d’en-bas.
- Alors à quoi ça sert d’avoir huit ans si on oublie tout quand on est plus grand ?
- Ça sert à raconter des histoires justement parce qu’on oublie tout, alors on invente un peu, pour faire bien.
- On peut inventer n’importe quoi ?
- Oui.
- On peut raconter qu’on était Batman™ ?
- Si tu veux.
- Je raconterai ça à mes enfants : j’étais Batman™."