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Envier les couvreurs (et continuer à mentir)

lundi 8 avril 2013, par Grosse Fatigue

J’envie les couvreurs. Depuis que j’ai lu Eloge du carburateur (débrouillez-vous), je n’ai plus honte d’envier les maçons, les plombiers, les charpentiers, les photographes argentiques, les cuisiniers - nous sommes nombreux - les ébénistes (papa !), les jardiniers, les musiciens, les manuels.

C’est que l’on m’a estropié et que je l’ai accepté et que même : j’en étais fier. Quitter les emmerdeurs après la troisième, la belle aubaine. Je n’aurais pas dû faire espagnol mais comment faire allemand dans une famille comme la mienne ? Alors espagnol et toute la classe qui part en LEP et moi qui reste à bon quai direction la seconde, l’intellect, les mains lisses et propres et des tas de concepts et l’université : pensez donc ! L’université comme un piédestal et un pied de nez aux emmerdeurs en troisième qui m’en aurait bien collé une s’ils n’avaient pu copier sur moi pendant les dictées, c’était donnant-donnant.

Et quel encouragement ! Dès la seconde et l’option économie on nous vantait les services, les services, les services ! Pire que le Concorde vingt ans plus tôt ou l’aérotrain de Bertin ou le Minitel™ : en plein dans le mille, l’avenir était aux cols blancs, aux services, au services support. On connaissait l’avenir à l’époque ! Les services et la propreté. Ne rien savoir-faire, pas de bras, pas de chocolat et puis surtout pas la satisfaction du travail accompli à cause de l’ampleur de la tâche : jamais finie, toujours à reprendre, à ré-inventer. Innover.

Je ne sais pas ce que j’ai fait en vingt ans.

Je ne sais pas. Je n’ai rien à montrer. Même pas un dessin d’enfant à scanner.

Certains professeurs croient avoir eu de l’influence sur les parcours mais ils savent aussi que les cimetières sont si pleins de gens comme eux. Pas indispensables. Bon j’exagère : certains profs m’ont largement influencé. J’envie leur rigueur. Mais je n’ai pas le courage.

Où est notre pâte à modeler ? Où sont nos lasagnes ?

J’observe du coin de l’œil les couvreurs en essayant d’écrire un chapitre creux et prétentieux, là, du haut du grenier pour prendre de la hauteur, en voyant le printemps prendre son temps, enlacé dans l’hiver et ses brumes matinales humides glacées. Je regarde les couvreurs et la chose est simple. Ils vont vite et le toit tiendra cinquante ans. Ils savent souder et plier, compter, monter là-haut et même monter ce qu’il faut pour monter là-haut. J’ai escaladé l’échafaudage le dimanche discrètement pour me mettre à leur place. Un autre monde est apparu. Un vrai cinéma celui-là. J’ai tout de suite compris James Bond et ces types qui courent sur les toits, au-dessus de la mêlée, tout est grandiose, tout est rempli d’air et d’espace, de perspectives et d’angles aériens. A l’horizon même, on voit la Californie, le bout de notre monde du temps où il en avait un. Les palmiers et les avenues rectilignes et les filles en maillots rouges avec des seins en plastique fondu dedans.

Je mens encore, bien sûr, je mens encore. La vérité serait d’encourager mes enfants à devenir couvreur, ce que je n’ai pas su faire lorsque l’un des couvreurs leur a proposé tout naturellement quand on lui a offert un café.

Une fois parti, les enfants étaient très enthousiastes : "C’est un beau métier couvreur papa ?"

Je leur ai demandé de mettre une virgule entre "couvreur" et "papa" tout en leur faisant remarquer que nous autres, on était pas qu’un peu attachés à la langue, au concept, à la grammaire, à l’abstrait et que couvreur, c’était un beau métier, mais qu’ils pourraient en envisager des tas d’autres, pour peu qu’il en reste suffisamment quand il sera l’heure d’envisager. Après tout, je ne crois pas tant que ça en l’avenir.