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S’excuser pour les poulets

vendredi 8 mars 2013, par Grosse Fatigue

Il fait beau mais frais j’ai fait les courses au supermarché pour la première fois j’ai donné de la confiture aux Restos du Cœur. Hier soir j’ai joué de la batterie dans un bar j’ai vu des types deux fois plus jeunes avec des filles dont il faudrait tomber amoureux, des filles jolies et chics et elles avaient l’air sincères. Je ne joue pas très bien mais j’ai essayé de me décontracter, d’être sûr de moi.

J’ai fermé le coffre de la voiture sur le parking du supermarché. J’ai rangé les deux sacs oranges et j’ai fermé le coffre. J’ai regardé un peu la lumière du ciel de traîne, comme moi, un ciel beau et contrasté, je dirais 1/500ème à 5,6 en 400 ASA même si l’on dit plutôt ISO aujourd’hui. Un ciel de Californie dans les montagnes à la fin de l’hiver. J’en suis si loin. J’ai pensé en noir et blanc, presque en infrarouge.

En rentrant j’ai tout mis dans le frigo et c’est là que cette culpabilité accumulée est sortie : j’ai trouvé une tranche de canard emballée dont la date de péremption était le 15/12/12. Si l’on regarde au compteur de tous les ordinateurs on peut être sûr que cette date appartient au passé. J’ai jeté tout cela dans la poubelle puis j’ai appuyé à nouveau sur la pédale de la poubelle pour revoir ce que je venais de faire. Le problème n’est pas tant de l’avoir fait que de savoir que tout le monde entier fait cela et que des canards et des millions de poulets meurent pour rien alors que les Restos du Cœur. J’ai ensuite comptabilisé les emballages et l’eau gâchée. Et les ordinateurs obsolètes que je n’ai pas osé jeter depuis dix-sept ans. Et les habits des petits quand ils sont trop petits les habits pas les petits. Des millions de choses que j’ai jetées. Et j’ai imaginé des canards en liberté sur les parkings de supermarché les jours de ciel de traîne. Je me suis dit que ce serait poétique si l’on plantait des arbres et s’il y avait encore des R16 dans les centre-villes avec des Yves Montand et des Lino Ventura. C’est sans doute à cause de la nourriture : elle doit contenir ces molécules innovantes qui rendent nostalgiques.

J’ai même imaginé qu’en mangeant uniquement les animaux après la date de péremption, en prenant son temps, on serait moins prétentieux et plus nostalgiques : moins pressés. On pourrait manger des trucs pourris mais Amélie Nothomb se suffit bien à elle-même, il faut que je trouve un autre créneau marketing.

J’ai refermé le frigo après avoir compté les œufs. J’ai enfin imaginé la probabilité de la date de ma mort, j’espère entre 2046 et 2066. Il faudrait que je me fasse tatouer cela sur le bras, pour que tout le monde comprenne à quel point nous sommes égaux.

Alors pour les canards, pour les poulets : je m’excuse.