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Ils ont pris mon fils

mardi 12 février 2013, par Grosse Fatigue

Je n’avais jamais imaginé avoir un fils ou une fille. J’en ai plein maintenant et je les regarde à travers le sablier du temps. A un moment précis, ils passent en bas et c’est fini. Contrairement au vrai sablier de verre, il n’y a aucun retournement. Chaque enfant toboggan dans la joie et s’éloigne. D’autres les éduquent à défaut de les élever, et les enfants des autres arrivent aussi vrai que le chiendent dans les potagers des vieux, où ils se meurent à courber le dos pour l’arracher.

J’ai toujours eu peur de perdre un fils.

Comme mes parents.

Mais je n’ai jamais vraiment pensé à l’éloignement, si commun et presque normal, cet éloignement qui prend la pause de la pré-adolescence et d’un tas d’autres noms inventés par des psys™ pour renforcer la segmentation de leur clientèle. Depuis quelques temps déjà, je vois mon fils s’éloigner, avec la joie hirsute et naïve de celui qui découvre une autre rue, l’envers d’un décor, puis d’autres décors.

J’essaye de lui raconter ma vie pour qu’il comprenne que Call of Duty™ n’a pas un grand intérêt dans la vie d’un artiste. Il me répond qu’il ne sait pas ce que c’est qu’une disquette. Mes 33 tours lui semblent aussi intéressants qu’un dinosaure en carton après l’âge de 6 ans. Les autres lui ont déjà précisé leur manque d’appétit pour la chimie, la biologie. Les maths à la rigueur, pour compter l’argent dont on rêve tant. Mais les grenouilles ou les scarabées, ça n’existe plus que dans les musées. Le rêve : fast-food le mercredi midi. Je sais bien l’envie d’autonomie. J’en rêvais tant, mais j’avais mes raisons : des parents cons.

J’en fais maintenant partie et il n’y a rien à faire. Le fossé des générations, comme de bien entendu. Je me souviens de Lambert au collège. C’était le fils d’un assureur. Il était tout propret, toujours si bien coiffé, avec ce décalage des années 50 dans les années 70. Il portait sur lui la jeunesse standardisée de ses parents, le décalage en prime. Les blaireaux en mobylette™ l’avaient vite converti, il avait trouvé en eux une respiration, comme on en parle en musique, un souffle aérien, de l’action, un nouveau monde. Il restait bien propret bien distant, même pas pervers ou cynique. Il était juste devenu pire. Ils finirent par organiser, les blaireaux et lui, le cambriolage de sa propre maison. J’y voyais plus qu’une trahison : il me sembla alors que la littérature ne surpassait pas le réel, qu’elle lui donnait juste de l’élan, celui du saut en hauteur. Lambert se vengeait de la différence imposée par deux parents des trente glorieuses, deux parents dépassés par les événements, lui, le fils unique, l’unique fils, le descendant des platitudes, il trouvait du relief et s’enivrait à foutre la merde sur le joli papier-peint du gros pavillon flambant neuf et néo-rustique. C’est pour dire : la porte du garage était automatique. Il finit pleurnichant quand les gendarmes le coincèrent, dénoncé par sa mère si ronde dans du velours bleu, dont j’admirais sans passion les mollets forme et couleur jambon. A l’heure d’aujourd’hui, il est sans doute assureur et donne raison à Bourdieu. A l’époque, il aurait adoré Call of Duty™. Ils auraient dû le mettre dans le Privé : c’est là qu’on les parquait.

Les enfants adorent les dérivatifs et les perfusions - pas les vraies, bien entendu - car leur monde les vante pour de bon. Je ne suis pas de taille à lutter et j’admire ceux qui - par hasard je crois, pour mieux me dédouaner - ont des enfants qui lisent des BD à longueur de journée.