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Le grand fleuve où l’on noyait les libraires

lundi 26 novembre 2012, par Grosse Fatigue

Pensez-y : l’Amérique du sud, ce fleuve immense, ses dangers, ses vapeurs, les arbres alentour, des milliers d’Indiens, et puis le courant. Un courant si puissant qu’il en fabrique des océans. La mer n’est à l’origine de rien, ce sont les fleuves qui la nourrissent. Lui, il est énorme, il déborde. Je viens au nom de ce fleuve, je viens vous tuer.

C’est ce que j’ai dit à la jolie libraire rousse qui gagne 874 Euros net par mois, un peu plus à Noël. Elle a tout de suite compris que j’étais l’ange de la mort, tout en étant à la fois l’ange du grand capital et l’ange de Schumpeter. Je suis l’innovation que l’on salue à grand coups d’annonces à la radio. On y vante l’ouverture d’un entrepôt dans le nord de la France, qui va créer des milliers d’emplois. Car la jolie libraire se meurt, et sera remplacée par un prolo ch’ti, la pauv’biloute. Un immense entrepôt, dans le sens du courant du fleuve qui nous dépasse, qui nous pousse, que l’on nous vante et dans lequel j’ai moi-même, trop souvent, osé nager. Tout est si simple avec ma souris, qui n’en est plus une - souvenons-nous que les souris servent avant tout à avoir des cancers - tout est si simple avec mon écran, mon trackpad™, tout est si simple avec la simplicité. Et puis, ma rouquine n’a pas tout en rayon. Il me manque toujours un peu de choix. Elle a beaucoup de livres, elle a l’odeur des livres, je pense même qu’elle a l’amour des livres. J’ai longtemps espéré qu’un livre porterait mon nom ici, ma signature, et que je viendrais épier l’état de la pile, sa diminution, l’engouement pour mon œuvre et que, comme tout grand écrivain, j’en profiterais pour séduire la libraire et la faire.... Mais, mais, je m’éloigne.

Non, pas tant que ça. Ce rapport charnel, ce rapport aux odeurs, aux volumes, aux piles, aux étagères, à l’effort du décor, à la moquette et autres gens, ceux qui, comme moi, aiment tourner des pages histoire d’apprendre la grandeur du monde sans forcément rouler vite sur l’autoroute, ce rapport au lieu, oui, c’est aussi ce que je viens prendre. Parfois, plein d’espoir, je parle à d’autres gens. Je prends un livre que j’ai lu, et je leur dis : "Ça vous ira comme un gant." C’est une sorte de phrase d’écrivain, ça me perpétue dans mes fantasmes. Parfois l’on discute, et souvent, en échange, les gens me proposent autre chose, un autre livre que l’on prend dans la main, que je mets dans mon lit, que je donne aux autres en espérant qu’un jour, nous ne ferons plus qu’un, du moins en terme de littérature, ce qui fait beaucoup.

Mais là, je suis désolé : il faut mourir. L’enjeu est de taille, des milliers d’emplois dans le Pas-de-Calais. Et pas n’importe quel emploi. Des emplois sombres, des emplois d’ouvriers, des emplois propres sans doute, mais des emplois qui vont employer des sans-emplois. Des emplois pour ceux qui n’ont pas pu échapper à leurs pères et à leurs mères prolétaires, des emplois à la chaîne, sans la chaîne, enfin disons, une autre chaîne. La chaîne est à la mode, pensons-y. Chaîne de montage, chaîne de télévision, chaîne de distribution, parrainages.... Je prends mon temps pour expliquer tout cela à mon employée charmante. Une larme perle dans son œil rond. Elle ne me supplie même pas. Elle comprend parfaitement. Elle n’avait qu’à avoir de l’ambition plutôt que de faire un master en lettres modernes. Elle finira institutrice, et on lui offrira une tablette™, il paraît que les enfants apprennent mieux à écrire avec cela.

En m’entendant, elle me dit qu’elle préfère mourir. C’est pour cela que je suis là, avec mon silencieux, acheté en ligne, discrètement, livré chez moi. Elle me dit : "Monsieur Grosse Fatigue, j’aurais quand même aimé faire l’amour avec vous avant de mourir, un peu comme Jacques Lanzmann dans Le Têtard."

Je n’y avais pas pensé. Du moins pas comme ça. Ainsi donc, elle avait lu Lanzmann, elle connaissait sans doute aussi Dutronc, elle me plaisait terriblement et pas seulement à cause de la différence d’âge. Qui pourrait jouir de la libraire s’il n’y avait plus de librairies ? Et les odeurs ?

Elle se déshabilla. La librairie était vide. Je fermais la porte. Elle n’avait pas les habitudes des salopes du même âge : évidemment, elle lisait ! Elle me demanda si j’aimais ses cuisses, puis ses hanches, puis ses fesses, puis ses seins. Je pleurais. Mon flingue dur et froid, mais la bite molle car j’étais méchant, j’avais moi aussi acheté en ligne, et je devais maintenant aimer une femme mourante, une civilisation à elle toute seule. Elle me lut deux lignes de Pessoa et me montra le catalogue de l’exposition de Hopper. Et les photos de Denis Hopper, l’autre. Et même ma photo préférée, "Standard". Tout un symbole. Elle s’allongea sur tous les livres du rayon "religions", et insista pour que son corps les écrase un peu plus grâce au poids de mon corps à moi. Elle prit son temps, c’était une véritable icône, et je n’ai pas compris où elle avait trouvé la force de mettre, en une seconde détournée, l’attirail porte jarretelle, le soutien-gorge rouge et les talons aiguille. Elle me demanda de l’appeler Julian Moore et je trouvais cela très beau.

Je l’aimais.

J’oubliais ma mission, mon revolver, et la force des innovations. Nous étions si bien, à voguer du bouddhisme à l’hindouisme, du christianisme au traité des Loubavitch gays, comme dans une immense barque, en route vers d’autres horizons.

Et l’eau s’est mise à monter, avec force, passant sous la porte, brisant les vitres, comme une inondation gigantesque correspondant avec le cri guttural et caverneux de son multiple orgasme (je n’aime pas ce terme technique, mais soyons réaliste, pour une fois), un feu d’artifice scintillant, son corps bouillonnait, vibrait comme un Iphone™5, elle me dévorait, et pas seulement des yeux, mais l’eau montait, et des Indiens au loin nous faisaient des signes, et des mygales dans mon dos, et des pagaies, et Nicolas Hulot en hélicoptère, et Belmondo jeune sur un hors-bord.

Je lui dis : Te souviens-tu du nom du fleuve ?

Putain de fleuve.

Elle ne répondit pas, en regardant le responsable du magasin, hagard, sortir des toilettes. Le monde reprit son flot, enfin son flux, et moi, sur elle, et elle, en-dessous, nous retombions sur terre.

Il nous demande :

- "Vous faites quoi là ?
Je ne savais quoi répondre. Je dis :
- Une sorte de littérature.
- En ligne ? C’est ça ?
- Ben...
- C’est ça, non ? Tu essayes de faire de la littérature en ligne ? Sur internet ? Hein ?
- En quelque sorte, mais, euh, ça n’était pas le but, je voulais...
- Tu voulais te taper la vendeuse ?
- Oui, comme tous les écrivains, mais aussi vous défendre contre le fleuve, contre...
- A oui, le fleuve, le fleuve. Avec sa source dans les Andes, il se jette au Luxembourg..."

C’était tout à fait cela. Mais on ne lutte pas contre un si long fleuve.

J’ai rentré ma bite et mon flingue, remis la vendeuse derrière le comptoir, pris son numéro de portable, j’ai fait un chèque et je suis parti avec des livres inconnus. J’ai promis de revenir.