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Pressé d’entrer dans la vie

samedi 22 septembre 2012, par Grosse Fatigue

C’est une étudiante des plus charmantes, des plus sérieuses. Elle comprend vaguement que mon humour a autrefois été assez légitime pour faire rire trente pour cent des gens normaux de mon âge. Elle comprend que c’est fini mais n’irait pas me le dire et me faire de la peine. A quoi bon ? Dans deux heures, ses études auront enfin pris fin. Une soutenance et au revoir, et plus jamais de visu je ne pourrais lui baragouiner deux ou trois sornettes sans importance. Oui : elle est pressée d’entrer dans la vie, la vie active, celle qui vous permet d’être prise au sérieux, d’avoir un poste, une mission, des collègues et du travail, matin et soir, et même à distance, car telle est la vie aujourd’hui.

Ces gens-là exercent sur mon adolescence intrinsèque une fascination totale. Comme c’est bien. Comme c’est peut-être leur éducation ou les réseaux sociaux de leurs parents, l’accumulation primitive du grand-père, ce je-ne-sais-quoi mais si je sais bien ce que c’est qui fait la différence avec l’inadaptation partagée de loin en loin par quelques anarchistes et moi-même les soirs de pleine lune.

LE SÉRIEUX.

Elle conclue. Nous statuons. Délibérons. Elle revient. C’est fini. Sa jeunesse, son élan, tout d’un seul coup s’est fané c’est fini. Le sérieux s’est cristallisé en elle aussi vrai que mes histoires d’amour chaque année à dix-sept ans. Elle va faire tourner la boutique, obéir aux ordres, chercher des solutions. Elle n’aura plus à penser l’abstrait, le concept ou la méthodologie : ces choses-là, si rébarbatives soient-elles, sont l’apanage des étudiants, et les étudiants s’ennuient. Ils sont pressés d’en finir, et d’entrer dans le monde du travail comme si, oui, comme si ça suffisait pas. Ils font des stages et de l’apprentissage pour avoir de l’expérience SANS SE DOUTER UNE SEULE SECONDE QU’ILS AURONT PLUS DE 40 ANS D’EXPÉRIENCE au bureau dans la vraie vie.

Je ré-écoute Led Zeppelin en tombant du toit. Tout sauf ça, tout sauf ça. Je finis par m’écraser lourdement sur un Corvette 1964 vert passé, et ça me fait un bien fou. Mon côté cinéma, mon côté cascadeur.