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Se sentir inutile

vendredi 21 septembre 2012, par Grosse Fatigue

J’avais à peine commencé le cours de trois heures, ce qui est long pour un cours, qu’une étudiante, Aphone™ à la main, me demande si elle peut sortir, elle a un appel, au milieu de ses congénères, droite, comme les copies qu’on forme, et enthousiaste, aussi enthousiaste que la naïveté d’un écart d’âge.

J’ai dit non. J’ai dit Je suis l’homme le plus important de votre vie pour les trois heures à venir. Après, advienne ce que pourra.NON.. Et puis je ne me souviens pas du reste. Je venais de donner une sorte d’ordre, c’est-à-dire une injonction à quelqu’un, quelqu’un qui n’était pas moi ni ma fille ou mon fils ou l’un de mes cochons d’Inde ou un chien si j’en avais un. Mais je n’aime pas les chiens et je ne sais plus ce qui s’est passé par la suite.

Il me semble que j’ai réagi comme réagit un homme de mon âge, posé et plus ou moins honnête mais honnête dans ce cas-là. N’est-ce pas tout à fait normal de dire que l’on est plus important qu’un coup de fil et que, pendant le film, on coupe son portable ?

Qu’est-ce que je faisais encore là ? A débiter, débiter, débiter. Je ne sais même plus quoi. Je suis passé en pilotage automatique et je suis sorti de mon corps, j’ai regardé au-dessus des toits d’ardoises et de tuiles, jolie ville, souvenirs d’un cadastre moyenâgeux. J’ai revu la soirée d’après le bac, la fête la décadence, dans nos ciels passaient des OVNIS pleins d’espoir, et résonnait la corne de brume dans laquelle je n’ai pas soufflé chez Ludo à six heures du matin parce que les copains babas roupillaient profond après multiples pétards, le disque de Pink Floyd qui tournait en rond sur le dernier sillon, celui qui n’est pas en spirale mais en rond. Animals. 1978. Un disque déjà vieux en 1984 mais ce décalage n’avait pas l’importance qu’il a aujourd’hui, ou qu’il aurait si l’on y prêtait attention. Il manquait dans mon délire le panorama de Romy Schneider, Samy Frey et Montand en David dans César et Rosalie. La lumière du néon au-dessus du tableau blanc avait des pulsations régulières comme la grosse caisse de la batterie de Nick Mason et je m’entendais dans le sempiternel, la répétition inadéquate d’un cours usagé, celui-ci sortant de ma bouche comme un reflux tardif, un vomi du petit matin, un café froid.

Mais que suis-je devenu putain ?

Quelques amis perdus de vue passaient par là en m’ignorant, ce qui est d’usage quand on est un ami perdu de vue. Je n’avais pas la puissance de Facebook™, la profondeur de Twitter™, le second degré des dialogues d’un film porno™. J’étais inadapté à l’époque, au lieu, à ces gens. Roy, assis sur le toit, sirotait une bière. Je lui ai demandé s’il était déjà mort et il m’a répondu que oui, et que tout ce que j’avais vécu, je l’avais vécu, un point c’est tout, et que ça n’était pas en écrivant ce genre de connerie sur internet que j’allais oublier à quel point j’étais inutile. Il a rajouté que je devrais m’excuser auprès de tous les gens auxquels j’avais fait de la peine par ma connerie mais j’ai confondu tout cela avec de la charité chrétienne, ce qui n’était pas mon genre. Puis il se mit à pleuvoir. Dans une fontaine de Trévise italienne, je voyais en très gros plan, 36 millions de pixels et en 3D, les seins de Fédérica, ceux qui m’avaient donné tant d’espoir après l’atterrissage raté de l’été 1996, septembre sans doute, quand j’y croyais encore. Des seins d’Italienne, pensez-donc, autre chose que faire la queue devant un Apple Center... Le monde entier aurait attendu pour les voir, même avec une définition moindre. Roy me tendit une bière. Nous étions tous les deux sur le toit comme dans mon film raté préféré de Klapish. Que dois-je faire je m’entendais lui demander, à la David Caradine, KUNG-FU, PETIT SCARABÉE, QUE DOIS-JE FAIRE POUR AVOIR UNE VIE RÊVÉE ???

Il s’est juste contenté de me dire continue comme ça en minuscules d’imprimerie, sur un papier recyclé , c’est bientôt fini de toutes façons.