En faisant des compliments à la voisine de mon voisin qui pourtant n'est pas ma femme, mais l'autre, celle qui habite plus bas et que je connais moins bien que la plupart des gens que je ne côtoie pas par internet, je me trouvais sacrément faux-cul, et donc dans l'air du temps.
Ah, comme vos cheveux sont beaux, et comme votre bouche est grande, et comme votre belle bagnole. Et votre fils fait des études, c'est drôlement bien, comme ça m'intéresse, comme je m'informe. Et si c'est pas triste ces otages quand même, hein, on est un peu tous les otages de cette catastrophe en Asie quand même, non, oui, j'y pense tout le temps et puis j'oublie aussi tout autant, tout le temps. Elle veut des nouvelles des enfants, je lui demande des nouvelles de ses plantes vertes, des pneus de sa Peugeot, du niveau de crème subsistant dans son tube dépilatoire, de la blancheur du fond de sa baignoire. Je m'intéresse, elle est, comment pourrais-je dire ? Heureuse. J'ai décidé de faire comme tout le monde. Ce n'est pas de la politesse, ou alors en extension, galopante, un cancer de la politesse, avec ce je-ne-sais-quoi d'inutile métastasé peut-être.
Aujourd'hui, il faut être préoccupé de tout.
L'un de mes premiers souvenirs émotionnels aux États-Unis était de voir à quel point les Américains aimaient s'enquérir de la santé de leurs voisins, de leur bien-être au quotidien. Amen. En discutant avec eux, on s'apercevait qu'ils s'en foutaient, mais alors royalement. La chose était dans les murs et faisait illusion, une illusion du plus bel effet, une illusion somme toute quotidienne. Cette émotionalité permanente a été importée, sans doute à bas prix, par un connard qui donne dans l'import/export.
Alors aujourd'hui, je m'avoue préoccupé, comme tout occidental qui (se) respecte l'environnement et qui aimerait aussi aller aux putes pour moins cher à Phuket, oui, je suis terriblement concerné par le Tsunami un point c'est tout. Je n'ose avouer ma dérision pour la chose, je n'oserais pas le cynisme. Il paraît qu'une semaine de SIDA en Afrique fait autant de morts qu'un Tsunami au bout du compte et des disparus, et comme, encore une fois, tout Occidental qui se respecte (l'environnement), je me sens obligé de tenir une certaine comptabilité, bien que, dans un cas comme dans l'autre, et dans ce terrible aveu que nous partageons tous gageons-le : je m'en fous. Le pire, c'est qu'il y a des semaines de SIDA dans toute l'Afrique et chaque mois qui passe en compte au moins quatre, alors que la probabilité d'un autre Tsunami, hein ! Parfois même je pense, mais j'ai honte bien sûr et le fantôme de Desproges passe me voir lors de ces vertiges pénibles et même qu'il m'abjure de me taire, de fermer ma gueule. Parfois je pense ; donc ; qu'il faudrait analyser le budget des pays des morts dans le domaine de la défense ; je veux dire de la guerre, enfin bon, du militaire, du jouet, de la mitraille. Combien consacrent-ils, ceux-là, à nous acheter des hélicoptères, des mines et des missiles, des fois qu'en cas de guerre, il faille se défendre ? Le pragmatisme de la menace est une menace en lui-même, ne pas s'inquiéter. Et où va l'argent putain, hein, putain ? Il nous revient et crée ou maintient nos emplois. C'est beau. Ah, ma pauvre dame, non pas que je n'ai pas de peine en voyant des enfants morts, mon sang ne fait alors qu'un tour et, en bon égoïste, c'est la photo de mes deux mômes qui arrive, c'est le transfert immédiat, et je compatis. Je compatis à tout, et même, tel Jésus, j'endosse la responsabilité de tous ces péchés, et je m'excuse d'avance. Je m'excuse pour les attentats terroristes, pour la nausée, pour les mains sales, pour les licenciements, pour les délocalisations, pour les maladies, pour l'absence d'éducation que l'on donne à nos gamins alors qu'on n'a pas d'excuse alors je vous la fournis, oui, je m'excuse de tout et je prends sur moi. Mais faudrait pas exagérer. Qu'un autre journaliste soit kidnappé en Irak, et je n'irais pas manifester pour la liberté de la presse. Je n'ai pas besoin d'information. On sait déjà tout. On sait déjà que le spectacle du kidnapping sera de loin supérieur à l'information locale. Je sais qu'un journaliste européen pèse dix milliards de fois plus lourd qu'un enfant irakien. Si j'étais journaliste, pour cette simple raison, je n'irais pas en Irak. J'irais ailleurs. L'indécence est vendue à prix d'or, et les gros occidentaux s'en foutent pour la plupart. Il faudrait se rééduquer, mais je n'ai pas mes entrées à la télévision. Serait-ce l'amour du théâtre qui nous a rendus si frivoles ? Le spectacle est-il donc notre ultime préoccupation ? Ne peut-on me simplifier encore plus la vie qu'en donnant un Euro par SMS ? N'est-ce pas un peu ridicule, dérisoire, grotesque, mesquin, lamentable, à l'heure où quelqu'un, quelque part, fait des profits monstrueux forcément ? Quand je pense avoir lu qu'un Tsunami ; tenez-vous bien ; était possible en Méditerranée ! Ah ah ah ah ! Que n'oserait-on ! Une météorite en Vendée, c'est possible ! Un volcan au Cap d'Agde* ?
Tsunami. Un mot qu'on aura oublié dans dix jours.
Tsunami.
Pire. En regardant les photos des touristes survivants, et sur internet s'il vous plaît, j'ai vu un couple continuer à bronzer comme si de rien n'était, alors qu'en arrière-plan, des quidams locaux entassaient les cadavres de bouteilles. Pire, j'ai entendu un grand-père ayant perdu sa petite-fille se plaindre de la lenteur de l'ambassade de France à lui fournir des vêtements secs. On croit rêver. Les chevaliers du libéralisme globalisant en appellent à la rescousse l'Etat-Providence ! On aura tout vu. Il faut s'attendre au pire.
Si seulement l'Afrique sidéenne avait des plages fréquentables, on n'en serait pas là. Mais j'exagère, ça, on a déjà oublié.
Et Juppé et Strauss-Kahn qui ouvrent leurs blogs. A mourir de rire. Sans parler de ces connards de navigateurs solitaires, qui, loin des Tsunamis, naviguent sur des barques en carbone tressé dont un seul exemplaire suffirait à nourrir tout le Sri Lanka. Espérons que des Maldives, ou des Canaris, enfin de l'un de ces endroits où l'on fait cui-cui, ils aient pu, eux aussi, envoyer un SMS pour l'Asie, pour la vie, la terre, la publicité et le moral de la ménagère.
Et bonne année 2005.
*c'est déjà un volcan